Raymond Aron:face à mai 68

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Raymond Aron
1905-1983
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Auteur libéral de gauche et libéral classique
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Raymond Aron:face à mai 68
Aron face à mai 68


Anonyme
Analyse de Nicolas Baverez


Historien et économiste, auteur de Raymond Aron: un moraliste au temps des idéologies (Flammarion, 1993) et Les Trente Piteuses (Flammarion, 1997)

Rien ne prédisposait Raymond Aron à incarner, pour les étudiants de mai 1968, la figure du mandarin, pendant universitaire du symbole que représentait le général de Gaulle dans l'ordre politique. Dès son retour à la Sorbonne, en 1958, il s'était élevé contre le conservatisme de l'Université, concentrant ses critiques sur le baccalauréat et l'agrégation, qui consacraient l'exception française de la subordination de l'enseignement supérieur à l'enseignement secondaire. Et c'est précisément son irritation croissante devant les blocages et l'immobilisme des institutions universitaires qui l'avait conduit à démissionner de la Sorbonne en décembre 1967 pour se consacrer pleinement à l'Ecole pratique des hautes études. La publication de «De Gaulle, Israël et les Juifs», commentant la conférence de presse du chef de l'Etat du 27 novembre 1967, avait, par ailleurs, transformé en rupture publique avec le général de Gaulle la distance qui s'était creusée au fil des années avec le fondateur de la Ve République, notamment sur le chapitre de la politique étrangère: à l'impatience devant le douloureux règlement de la crise algérienne avaient succédé la méfiance devant le style d'une diplomatie de rupture puis le scepticisme devant un grand dessein qui se heurtait au système bipolaire de la guerre froide. Ainsi, Aron déchaînait-il au début de l'année 1968, la fureur des gaullistes et de la Société des agrégés, ce qui aurait pu le rapprocher des manifestants du printemps.

Or, non seulement Aron n'adhéra à aucun moment au mouvement de mai 1968, non seulement il en dénonça la nature de «psychodrame», mais il s'engagea sans ambiguïté en faveur des autorités légales: le 30 mai, après avoir salué l'intervention télévisée du chef de l'Etat d'un «Vive de Gaulle» aussi vibrant qu'inattendu, il participa aux côtés de Kostas Papaioannou à l'immense manifestation gaulliste sur les Champs Elysées; le 11 juin, il lança dans les colonnes du Figaro un appel public à l'arrêt des grèves et des violences dans l'enseignement et à la création d'un «comité de défense et de rénovation de l'université française», qui contribua à la reprise des cours et à la tenue des examens. En août, il publia «La Révolution introuvable», qui condamnait un simulacre de révolution où les discours se substituaient à un projet politique inexistant, qui fustigeait la dimension du pouvoir gaulliste et qui démontait méthodiquement l'utopie d'une société libertaire.

La netteté de ses prises de position valut à Aron de devenir la cible des enragés de mai, à travers une succession d'incidents, de la remise tumultueuse du prix Montaigne à l'université de Tübingen à l'interdiction de parole rue d'Ulm, en 1971, en passant par l'interruption de la soutenance de thèse de Jean-William Lapierre en décembre 1968. Le meilleur témoignage de la violence de ces attaques reste la harangue de Jean-Paul Sartre contre «Les Bastilles de Raymond Aron», qui se concluait en ces termes: «Il faut, maintenant que la France entière a vu de Gaulle tout nu, que les étudiants puissent regarder Raymond Aron tout nu. On ne lui rendra ses vêtements que s'il accepte la contestation».

Trente ans après, deux questions croisées émergent: comment expliquer la sévérité d'Aron face aux apprentis révolutionnaires du printemps 1968? l'interprétation des événements de mai comme «révolution introuvable «ou» psychodrame» rend-elle compte du mystérieux enchaînement qui transforma un malaise étudiant en grèves massives, puis en crise d'un régime qui avait à son actif la mise en place d'institutions stables, la fin de la guerre d'Algérie, une décennie de croissance intensive et de progrès sociaux, le rétablissement du statut international de la France enfin. Alfred Fabre Luce traduisit fidèlement le trouble qui saisit jusqu'à certains proches d'Aron devant sa condamnation sans nuance des manifestants de mai, en se faisant l'écho de la réflexion désabusée de certains d'entre eux: «Raymond Aron ne nous a pas compris». Le jugement du spectateur engagé aurait-il donc cédé la place, le temps d'un printemps, devant la passion, voire la rancune, vis-à-vis d'une jeunesse cherchant à hâter la libéralisation d'une société dont les cadres traditionnels, hiérarchiques et autoritaires contredisaient la modernisation économique? Une indignation toute personnelle entre assurément dans l'attitude d'Aron: colère devant le saccage de la plaque commémorative de son ami Jean Cavaillès, héros de la Résistance; humiliation devant le sort réservé à l'Université qui devait être réformée mais qui ne méritait pas d'être mise à sac; mépris devant le comportement des dirigeants d'une gauche se réclamant de la République - Pierre Mendès-France et François Mitterrand en tête - et prompte à chercher dans l'émeute la légitimité que le suffrage universel lui refusait; révolte à l'idée que l'héritage du général de Gaulle puisse être ruiné par le nihilisme d'un Cohn-Bendit. Mais l'effort de comprendre ne le cédait en rien à la passion d'agir. Mai 1968 se situait, selon Aron, au croisement de quatre mutations: la démocratisation du recrutement de l'Université qui contrastait avec le conservatisme de ses structures; la montée des revendications salariales face à l'expansion économique et à une politique monétaire exagérément rigoureuse, du fait notamment de la politique du pool de l'or qui entendait contester l'hégémonie du dollar; un système d'exercice de l'autorité centralisé, autoritaire et bureaucratique, tant dans les entreprises que dans la sphère administrative et politique; enfin le présidentialisme gaullien qui «condamnait la France à être cent pour cent gaulliste ou à s'éparpiller en morceaux» et dans lequel «avec le charisme du chef, tout s'effondrait, société comme État».

Loin de renvoyer à un mouvement d'humeur, cette analyse s’inscrit dans le droit fil de la philosophie aronienne de l'histoire comme de sa conception de la démocratie. Cette crise insaisissable échappe à toute forme de déterminisme économique ou social; elle se noua comme un jeu de dupes entre les gouvernants et les manifestants, qui rivalisèrent pour obtenir le soutien d'une opinion qui se dérobait, avant que l'attitude du Parti communiste et la dramatique mise en scène de la disparition du général de Gaulle ne parvinssent à renverser la situation. Mai 1968 mêle ainsi étroitement les mutations des Trente Glorieuses avec la spécificité du gaullisme, les stratégies des acteurs politiques et sociaux avec la part du hasard. La pseudo - révolution illustre également la vulnérabilité de la démocratie, régime paradoxal qui n'accède à la durée et à la stabilité que par la modération et le compromis, et qui repose sur les tensions qui le traversent au risque de le détruire. Cette perception de la fragilité de la démocratie était d'autant plus vive chez Aron qu'elle s'ancrait dans l'expérience du déclin tragique de la IIIe République au cours des années 1930 puis de l'impuissance de la IVe République, et qu'elle allait de pair avec une juste évaluation de la menace soviétique.

Devant le théâtre de mai 1968, Aron joua moins le rôle de «père Duval de la Révolution», selon la formule de Claude Roy, que de Tocqueville face à la révolution de 1848. Force est en effet de constater que son jugement politique fut largement confirmé par les faits et que son interprétation paraît plus convaincante que les thèses alternatives d'Edgar Morin, fondé sur un phénomène mondial annonçant «le dépassement de la civilisation bourgeoise», ou d'Alain Touraine, célébrant le premier mouvement social de l'ère postindustrielle. A court terme, le pronostic d'une résurrection provisoire et ambiguë du gaullisme s'avéra exact: l'élection de la Chambre introuvable de juin 1968 ne fut qu'un sursis, prélude à l'échec du référendum de 1969 sur la réforme du Sénat et la régionalisation. L'insistance placée sur la spécificité française des événements de mai et sur l'impasse politique sur laquelle ils débouchaient paraît tout aussi juste. La vision mondialiste d'Edgar Morin ne résiste pas à l'examen des faits. Des quatre présumées révolutions de 1968, deux seules ont un caractère authentiquement révolutionnaire, visant à la conquête du pouvoir: en Chine, la révolution culturelle permit à Mao de reprendre le contrôle de l'appareil du Parti communiste au prix d'un déchaînement de la violence et du vandalisme d'Etat; en Tchécoslovaquie, la tentative de soulèvement antitotalitaire fut réprimée dans le sang par l'intervention soviétique; aux Etats-Unis, les manifestations pacifistes dénonçaient les incohérences de l'engagement militaire au Vietnam qui méconnaissait certaines des-valeurs fondamentales de la démocratie américaine; en France, les émeutes étudiantes se réduisaient à un simulacre de révolution, auquel une orgie de discours idéologiques tenait lieu de projet politique. Non seulement, ces mouvements ne présentaient aucun point commun, mais ils renvoyaient à des visions totalement antagonistes de l'État et de la société: «La liberté à laquelle prétendent Tchèques et Slovaques ne se confond-elle pas avec cette liberté de vieux style à laquelle ne sont plus attachés en France que bourgeois et mandarins? Liberté telle que l'entendent les libéraux, liberté de débat politique, liberté de dire le vrai et de dénoncer le faux sans risque d'être réduit au silence par la police ou par la foule». La théorie des nouveaux mouvements sociaux et de l'intervention sociologique élaborée par Alain Touraine n'apparaît pas plus pertinente. Non seulement mai 1968 n'a pas eu de postérité, ce qui confirme sa singularité historique, mais les principales insurrections de la fin du XXe siècle furent antitotalitaires, éclatant dans les pays socialistes de la Pologne de Solidarité à la chute du mur de Berlin, en passant par le printemps de Pékin, tandis que les conflits sociaux dans les démocraties développées portaient très classiquement sur le partage de la valeur ajoutée dans des sociétés qui sont moins caractérisées par l'avènement d'une ère postindustrielle que par l'industrialisation des services.

Au total, l'analyse développée par Aron de la conjonction impromptue d'une kermesse étudiante, des désillusions devant la société de consommation, de l'écart accumulé entre l'aspiration à la dignité des citoyens et le mépris dans lequel ils étaient tenus par les gouvernants, reste valide. Il n'est pas jusqu'à la mise en garde contre le risque d'une montée de l'individualisme et du nihilisme qui ne sonne de manière prémonitoire: «Disloquer le bloc social de l'Université, sans savoir quel bloc reconstruire ou afin de disloquer la société toute entière, c'est nihilisme d'esthètes, ou mieux, c'est l'irruption de barbares, inconscients de leur barbarie». Et de fait, sous la révolution politique introuvable, pointait une double révolution, qui n'est pas sans expliquer le passage des Trente Glorieuses aux Trente Piteuses: révolutions des mœurs qui, sous couvert d'un monôme étudiant, a entraîné l'explosion d'un individualisme radical, négateur de toute idée d'intérêt général et de toute autorité, fût-elle celle de la loi; révolution liée à un changement de classe dirigeante, qui se joua en termes de couche d'âge et non d'appartenance sociale ou d'origine professionnelle, accélérant la prise du pouvoir dans l'État et les entreprises, l'Université et les médias par une génération trempée au feu de l'utopie, pour laquelle l'irresponsabilité tint lieu de morale et le cynisme de guide pour l'action.

Au-delà de la mort de l'Université et du crépuscule du gaullisme, au-delà du choc économique et social qui fut absorbé, sans dommage apparent, par une croissance à son plus haut, mai 1968 porta un coup décisif à l'autorité. Pour le meilleur, lorsque celle-ci se dégradait en arbitraire. Pour le pire, lorsqu'elle était légitime. Loin d'annoncer les temps nouveaux, les slogans du printemps se révélèrent en complet décalage avec la crise qui domina les années 1970 à 1990: la dénonciation de la civilisation de consommation fut réduite à néant par la croissance molle et le chômage de masse; le refus de la sélection a débouché sur la dévalorisation des diplômes et l'explosion de l'analphabétisme; le culte de l'égalité a engendré l'exclusion; le mépris des institutions a encouragé la corruption; la dissolution de la loi a jeté des pans entiers de la population et du territoire dans la violence et l'anomie. Le crime d'Aron consista à tenter de pulvériser les mythes fondateurs de la génération de mai 1968, qui prétendait ériger un carnaval en serment du jeu de Paume, comme il avait dessillé treize ans plus tôt les progressistes séduits par l'Opium des intellectuels.

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Il le paya d'une nouvelle décennie de solitude et de mise en quarantaine par l'intelligentsia française, tandis que la Révolution introuvable accédait au statut peu enviable de livre maudit, parfois cité mais jamais réédité. «L'explication sommaire de l'absurde» qui en formait la conclusion s'achevait sur une invocation à la sagesse grecque, prémonitoire du temps des crises: «Que nul ne soit dit heureux avant le dernier jour». Trente ans après, dans un pays dont la vie politique est dévastée par la démagogie, où les discours ont évincé les exigences de l'action et l'utopie la prise en compte du réel, La République de Platon sonne comme un hommage à la sagesse d'Aron face à mai 1968: «Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au dessus d'eux, l'autorité de rien ni de personne, alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie».



Nicolas Baverez, Historien et économiste, auteur de «Raymond Aron: un moraliste au temps des idéologies» (Flammarion, 1993) et «Les Trente Piteuses» (Flammarion, 1997)


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