Thierry Aimar:Les apports de l’école autrichienne à l’économie : subjectivisme, ignorance et coordination

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Thierry Aimar
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Thierry Aimar:Les apports de l’école autrichienne à l’économie : subjectivisme, ignorance et coordination
Les apports de l’école autrichienne à l’économie : subjectivisme, ignorance et coordination


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Article paru initialement sur le site de l'Institut Turgot, le 22 janvier 2007

Présentation par Henri Lepage Thierry Aimar est maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Paris 1. Il est également chargé de cours à l'Institut de formation de la Banque de France. Le texte qui suit rend compte de la conférence qu'il a faite le 29 juin 2006 à Bruxelles pour l'Institut Turgot, en collaboration avec l'Institut Hayek.

Thierry Aimar a publié en 2005 un ouvrage magistral consacré aux apports de l'école économique 'autrichienne'. Celle-ci, du fait fait de ses conclusions parfois radicalement opposées aux idées économiques dominantes, est l'objet de nombreux malentendus. Nombre de présentations qu'on en fait révèlent de réels manques de connaissances ou de compréhension.

Dans ce livre, Thierry Aimar se livre à une analyse approfondie de ce courant de pensée encore mal connu dans le monde francophone. Il y montre comment l'approche philosophiques de la science dans l'école 'autrichienne' permet de jeter un regard souvent révolutionnaire sur les modes de fonctionnement réels des marchés, ainsi que sur les grands problèmes économiques, sociaux et politiques auxquels les Européens sont aujourd'hui confrontés.

Conférence de Thierry Aimar Je souhaite tout d'abord remercier l'Institut Hayek et l'Institut Turgot de m'avoir invité pour parler de l'économie autrichienne. J'enseigne actuellement l'histoire de la pensée autrichienne, au sein du DEA d'histoire de la pensée économique à Paris-1. L'équipe enseignante n'a pas de dimension militante, mais je crois que nous avons réussi, depuis quelques années, à changer l'image de la pensée autrichienne en France, à travers une réflexion positive sur l'économie.

Cela paraît être une bonne manière d'aborder cette pensée, pour montrer qu'elle n'est ni une idéologie, ni un ensemble de principes de politique économique, mais avant tout une vision de l'homme et de son rapport avec la société. C'est, à mon avis, un bon axe pour entrer dans la pensée autrichienne et paradoxalement faire pas mal d'émules, au lieu de présenter les choses à travers ses implications normatives.

Subjectivisme, ignorance et coordination me semblent être les trois termes les plus caractéristiques de la pensée autrichienne.

La spécificité de cette école de pensée, c'est la vision de l'individu comme être pensant. Bien sûr, tous les auteurs autrichiens n'ont pas la même vision de ce qu'est un être pensant. Qu'est-ce que la subjectivité humaine ? Comment s'exprime-t-elle, dans les champs positif et normatif ? Ces questions font débat, mais une chose est certaine : puisque la conscience est personnelle, chacun est confronté à une contrainte essentielle d'ignorance. Or, l'alliance des concepts d'ignorance et de subjectivisme donne une vision très particulière des contraintes, mais aussi des conditions de la coordination, voire de leur nature.

Subjectivisme, ignorance et coordination constituent alors un paradigme riche, susceptible de donner une représentation beaucoup plus réaliste de l'évolution de ces dernières années. De l'innovation notamment, qui est un type de processus de découverte que l'on connaît bien chez les économistes autrichiens.

Quand on parcourt les ouvrages des vingt dernières années sur la théorie autrichienne, on trouve des choses très éparpillées. Il y a d'un côté les recensions qui relèvent de l'histoire des auteurs et de l'autre côté, ce qui est plus rare, les synthèses analytiques mais qui n'abordent presque jamais la manière dont les concepts se sont organisés à travers les auteurs. J'ai donc essayé de constituer un manuel d'économie autrichienne, qui mettrait en perspective des éléments historiques, et qui soulignerait la manière dont les auteurs ont réussi à créer un vaste paradigme de représentation non seulement de l'économie, mais de la vie sociale.

J'ai donc cherché à mêler à la fois l'histoire et l'analyse.

Le plan est en trois parties. La première est intitulée les fondements d'une problématique dans laquelle j'évoque la dimension épistémologique, très importante chez les autrichiens. La seconde partie concerne l'analyse économique, à travers le concept de catallaxie qui décrit tout simplement le marché au sens large, considéré par les autrichiens comme une réponse à la contrainte d'ignorance. J'y reviendrai tout à l'heure.

Dans la dernière partie, je me suis intéressé aux applications possibles de ces éléments d'analyse en économie normative, la manière dont on peut construire la société du point de vue autrichien. Il y a également une annexe qui concerne Schumpeter, longtemps resté un repoussoir pour les autrichiens ─ parce qu'il n'était pas dans la tradition ouverte par Carl Menger ─ mais on s'aperçoit aujourd'hui que les éléments de convergence, notamment sous l'angle de l'innovation, sont peut-être plus importants que ceux qui l'ont séparé dans un premier temps de la tradition autrichienne.

J'ai écrit cet ouvrage en réaction à un double constat :

La théorie autrichienne en France et en Europe est bloquée entre l'enclume et le marteau. D'un côté les gens de gauche ne veulent pas en discuter car ils la considèrent comme une idéologie, donc non scientifique : « les autrichiens sont avant tout des militants, n'en parlons pas. » De l'autre côté, on a souvent invoqué la théorie autrichienne dans les débats concrets, sans forcément en respecter la richesse et l'intégralité, et cet emploi réductionniste entretient les réactions négatives. Entre les deux, la voie est donc étroite.

J'ai préféré aborder la pensée autrichienne sous l'angle descriptif, afin d'expliquer qu'elle est avant tout une tradition de pensée intellectuelle : une manière de représenter le fonctionnement de l'économie et de la société, à travers une conception à la fois de l'individu, et de son rapport à la procédure. Cela me semble une voie de promotion formidable. On peut ensuite discuter plus sereinement des éléments en terme d'application, mais il ne faut pas inverser le déroulement du débat. Commençons par l'analyse descriptive, avant de parler d'application et d'économie normative.

Certains considèrent que la tradition autrichienne n'existe pas, qu'il y a autant de traditions que d'auteurs, autant de courants que de perspectives : dans le monde entier, on la redécouvre depuis trente ans ; mais paradoxalement, elle est dé-homogénéisée, comme si l'on avait affaire à un puzzle éclaté, qui n'aurait de grande signification ni théorique, ni normative. Autant de raisons pour ne pas s'y intéresser non plus.

Nombreux sont aussi les grands auteurs qui ont laissé entendre que la théorie autrichienne était une annexe de la pensée néoclassique, que l'on pouvait réconcilier les deux. Cela me semble être une hérésie totale. J'ai donc voulu souligner la cohérence de cette pensée autrichienne autour d'un socle analytique que j'ai trouvé dans les travaux de Mises. Celui-ci me semble être un auteur tout à fait central, historiquement et analytiquement.

Historiquement parce qu'on peut le considérer comme le fondateur d'une tradition néo-autrichienne. Il y a en effet la tradition autrichienne avant Mises, et la tradition autrichienne après Mises. Il est bien sûr un auteur charnière :

  • historiquement, il a pris sa distance avec la première génération des auteurs autrichiens.

Pour résumer d'une manière simple et caricaturale : sur le terrain épistémologique avec Carl Menger [qui était aristotélicien et non néo-kantien], sur le terrain analytique avec Eugen von Böhm-Bawerk [qui n'avait pas bien compris sa propre intuition géniale du revenu d'intérêt], sur le terrain politique avec Friedrich von Wieser [qui était socialiste]. Il a donc redéfini le socle central de la pensée autrichienne, tout en en récupérant les traits principaux.

  • Analytiquement, parce que tous les auteurs postérieurs à Mises se sont réclamés de Mises. Il est une référence commune aussi bien pour Kirzner, pour Lachmann, que pour Hayek ou Rothbard malgré leurs affrontements, relativement vifs d'ailleurs. Il existe donc une base commune.

Cette considération centrale, c'est le schéma praxéologique. Mises est l'inventeur du concept de praxéologie, cette grammaire de l'action humaine à la base du raisonnement économique de l'ensemble des auteurs autrichiens, et plus largement à la base de la compréhension du rapport entre l'individu et la société.

Derrière la praxéologie, il y a bien entendu beaucoup de divergences. Rothbard soutient par exemple, la nécessité d'une base aristotélicienne, alors que d'autres se prononcent pour une base kantienne. Tout ceci, ce sont des discussions philosophiques dans lesquelles nous n'allons pas entrer. Simplement, il faut avoir à l'esprit que la praxéologie est la base commune de l'ensemble des auteurs autrichiens.

Résumons : pour aborder les problèmes économiques, Mises explique que l'on peut partir de la définition de l'action, dont on peut tirer pas mal d'implications. L'action est une action individuelle. Et on ne peut envisager l'action sans qu'elle tende vers une intention, un objectif. L'action est aussi forcément un choix, dont la contrepartie est l'abandon d'autres possibilités éventuellement favorables. Enfin, l'action implique aussi l'emploi de ressources. Pour qu'il y ait une action, il faut un certain nombre d'éléments.

  • l'idée d'une gêne ou d'un déséquilibre.
  • la représentation mentale d'un état plus satisfaisant qui est l'objectif à atteindre.
  • une croyance dans la réussite de l'action.

Il y a aussi des implications : d'abord, le résultat est toujours incertain. On ignore par définition si l'action va déboucher sur un échec ou sur une réussite. On anticipe la réussite, mais on ne peut jamais être sûr a priori que cette réussite sera effective.

Ce schéma praxéologique permet de comprendre pourquoi les autrichiens partent du concept d'ignorance. L'ignorance est une contrainte à laquelle chacun se heurte individuellement et socialement. Cette donnée est issue du raisonnement praxéologique pour deux raisons :

La première est la référence au temps. Il ne faut pas oublier la dimension temporelle de l'action. L'objectif de l'action est par définition à venir,  et l'avenir est par définition inconnu. Si cet avenir était connu d'avance, on ne pourrait pas conceptuellement le différencier du présent. Et si l'avenir est différent du présent, c'est justement parce qu'on ne peut pas le connaître il n'est pas connaissable de la même manière. On comprend donc que si l'objectif est à venir, l'avenir étant inconnu, chacun d'entre nous est confronté à cette contrainte d'ignorance de l'avenir.

La seconde dimension du concept d'ignorance, c'est tout simplement la subjectivité de l'agent. Cela veut dire que chacun d'entre nous, à des degrés divers, est un être singulier. Nous sommes donc tous hétérogènes les uns par rapport aux autres, nos valeurs nous sont propres ; elles ne sont pas pré-déterminées et elles peuvent changer. Le contenu cognitif qui anime chacun d'entre nous, nos actions, sont alors praxéologiquement indéterminés. On ne peut pas les trouver déterminés à travers le schéma praxéologique, il n'est pas possible pour un acteur de connaître a priori les préférences, les savoirs, les stratégies des autres acteurs.

Et j'ajouterais que cette ignorance, on peut peut-être l'étendre à l'individu lui-même. Chacun d'entre nous est peut-être ignorant d'une partie de sa propre subjectivité. On ne se connaît pas parfaitement, pas plus qu'on ne connaît parfaitement les autres. Mais c'est un autre débat. D'abord et avant tout, les agents sont ignorants les uns des autres, avant d'être ignorants d'eux-mêmes.

Le savoir nécessaire à la coordination des projets individuels est fragmenté entre une multiplicité d'acteurs économiques

Cette ignorance est fondamentale sur le terrain de l'économie. Cela veut dire qu'un acteur ignore a priori, sans médiation, la manière dont les autres individus évaluent, considèrent ou accordent de l'utilité aux biens et services que l'économie est capable de leur offrir. C'est très important d'un point de vue analytique, parce qu'il n'est pas concevable, à la différence de l'analyse néo-classique, de faire partir l'analyse autrichienne d'un postulat de connaissance parfaite des agents. L'ignorance doit au contraire être placée d'emblée au début du raisonnement, c'est la donnée consécutive de l'action dans la société. Ce phénomène bien connu d'ignorance est à la source de la dispersion du savoir, étudié depuis fort longtemps dans la pensée autrichienne.

Le savoir nécessaire à la coordination des projets individuels est fragmenté entre une multiplicité d'acteurs économiques, et nous sommes confrontés à cette dispersion du savoir, qui elle-même pose un problème pour savoir comment définir une allocation rationnelle des ressources permettant aux différents individus de voir leurs besoins les plus urgents satisfaits avant les besoins les moins urgents. Bref, c'est une contrainte pour construire une économie dite rationnelle, pour reprendre les termes de Mises.

Il faut donc envisager, à partir de ce constat d'ignorance, les conditions institutionnelles qui nous permettront de lever, au moins partiellement, cette contrainte d'ignorance. Cette réponse institutionnelle, c'est le marché. C'est l'échange monétaire, qui lui-même est conditionné par l'exercice d'une structure d'échanges qui suppose pas mal de choses (droits de propriété…)

A travers la trilogie « droits de propriété, échanges, prix de marché », les agents arrivent à communiquer de manière unique les uns avec les autres, d'une manière qui leur fournit les moyens de savoir comment allouer de la manière la plus efficiente possible, la plus rationnelle possible, les ressources afin de satisfaire le mieux possible les agents au sens général du terme. Ce sont là des choses qui sont relativement bien connues. L'échange, les prix, la monnaie, sont des conditions d'allocation rationnelle de ressources rares de la société.

Ceci étant dit, il ne faut pas se leurrer, et tomber dans un écueil qui nous ramènerait à la pensée néoclassique.

Parce qu'effectivement, les prix de marché sont des outils d'allocation rationnelle des ressources, on peut considérer que les prix de marché sont des instruments de découverte. En revanche, il ne faut pas considérer que les prix de marché soient capables de remédier complètement à l'ignorance des agents. Il ne peuvent pas jouer ce rôle et ils ne sont pas là pour ça.

Pourquoi ? Parce qu'il ne faut pas oublier que l'ignorance, la connaissance sont des notions qui se rapportent nécessairement à des individus. « Le marché n'ignore pas que… », « le marché sait que… », cela ne veut rien dire Le marché n'est pas un sujet connaissant. Surtout pas dans la théorie autrichienne. Seuls des individus connaissent, seuls les individus ignorent.

A partir du moment où on ramène cela aux individus, il faut bien se rendre compte que malgré la présence de prix, incontestablement (c'est une contrainte épistémologique), chaque individu prend ses décisions, agit, dans l'ignorance des actions et des décisions des autres au cours de la même période. Chacun agit de façon cloisonnée par rapport aux décisions des autres au même moment. Ca veut dire qu'à toute période, chaque échange, chaque prix, n'enregistre qu'une partie de l'information disponible. On agit toujours sans savoir tout ce que projettent les autres au même moment. J'ignore actuellement ce que font d'autres gens dans la pièce à côté, la ville d'à côté, pourtant ils prennent des décisions qui vont avoir des implications sur la réussite de mon propre plan. Mais je l'ignore. Je peux connaître des prix passés, des actions passées, je ne peux pas savoir ce qui se passe au moment où je vous parle, parce que tout simplement, nous sommes des individus. J'agis, je prends des décisions, d'autres individus agissent, prennent des décisions, en fonction de leur propre connaissance et interprétations, que j'ignore fondamentalement. Et pourtant, tout cela va conditionner, dans une société où on s'articule tous les uns par rapport aux autres, la réussite et le succès de mon choix.

Donc chaque échange, chaque prix, ne va enregistrer qu'une partie de l'information existante, disponible, et chaque échange ne va exprimer qu'une partie des possibilités matériellement réalisables. En d'autres termes, chaque prix se forme dans l'ignorance de ceux qui se forment au même moment. Ce qui explique que fondamentalement, il n'existe pas (autre distinction par rapport à la pensée néo-classique) de connaissance commune des prix.

Chacun ne connaît que des prix particuliers. Et si chacun ne connaît que des prix particuliers, si chacun n'enregistre qu'une partie de l'information disponible, cela veut dire que les possibilités que connaît chacun d'entre nous sont toujours moindres que les possibilités théoriques. En d'autres termes, on retrouve un leitmotiv autrichien, la connaissance est toujours moindre que ce qu'elle pourrait être.

Cette différence, cet écart entre les connaissances réelles et l'omniscience, Kirzner l'a bien identifiée, cela porte un nom, cela s'appelle la sphère de l'ignorance authentique. La différence entre ce que je sais, et ce qu'on pourrait théoriquement savoir  à ce moment. A partir du moment où on accepte ce constat d'ignorance authentique, comme Kirzner l'a selon moi  présenté le plus pédagogiquement au sein de cette tradition autrichienne, on comprend maintenant que le marché n'est jamais équilibré au sens néo-classique, parce qu'il ne pourra jamais mettre fin à l'ignorance. Il ne peut pas permettre, à aucun d'entre nous, de connaître à l'instant  t  l'ensemble des possibilités existantes au moment où l'on agit, où l'on prend des décisions. Et donc en ce sens, le marché ne produit que des prix de déséquilibre.

Et si l'on associe les prix d'équilibre à l'idée d'une connaissance parfaite de tout par tous, comme le font les néoclassiques, il faut conclure que le marché en équilibre, ça n'existe pas : dans ce sens, il n'y a jamais de marché « autrichien » équilibré. Les marchés réels, au contraire, se caractérisent par la méconnaissance par les individus de l'ensemble total des possibilités d'échange. Et ce décalage entre la sphère des possibilités que l'on connaît et de celles qui existent, c'est le cœur de la pensée autrichienne, la niche du concept d'ignorance autrichien. Cela définit la problématique autrichienne de l'ignorance et du subjectif.

Il faut bien s'entendre sur une chose : cette ignorance autrichienne n'est pas seulement la conséquence d'un problème qui pourrait dépendre d'un mauvais traitement de l'information : il y a beaucoup d'auteurs néoclassiques qui parlent d'asymétries d'information souvent pour en tirer de fausses indications de politique économique. Ce n'est pas du tout un simple problème de coût d'obtention de l'information, ni de son mauvais traitement. C'est au contraire la reconnaissance du fait qu'un individu ne peut pas savoir à un moment donné, tout ce qu'il aurait besoin de savoir pour prendre sa décision de la manière optimale définie par les contraintes naturelles.

Cela peut paraître très analytique, mais ça a des implications importantes sur le terrain de la conception de la concurrence, et de la pratique de la politique économique. D'une part, quand on a compris ce concept d'ignorance, on comprend du même coup la notion d'erreur. Quand on a compris la notion d'erreur, on comprend pourquoi le marché doit se considérer non pas comme un état prédéterminé, mais nécessairement comme un processus, comme une dynamique. Et à partir de la dynamique, que l'on va comprendre l'intérêt de la concurrence, et du respect de l'institution de la concurrence. Je vais commencer par le concept d'erreur, parce qu'à partir du moment où les agents sont ignorants, il s'ensuit qu'inévitablement, ils commettent des erreurs, que l'on peut qualifier d'erreurs inévitables et authentiques, pour faire la correspondance avec le concept d'ignorance authentique, et l'erreur provient de la méconnaissance nécessaire de l'ensemble des possibilités disponibles.

L'erreur, c'est l'échec à percevoir une possibilité qui était matériellement connaissable au moment où j'ai pris ma décision. Je ne l'ai pas saisie, je ne l'ai pas aperçue, donc effectivement je l'ai manquée.

On comprend en même temps que si les agents commettent des erreurs, elles sont bien sûr destinées à être corrigées. Si les prix de marché sont des prix de déséquilibre, ces prix ont vocation à être modifiés. On comprend le glissement, la nécessité de construire une théorie dynamique du marché, où les agents modifient de période en période leur stratégie, leurs actions, tout simplement pour répondre à leur ignorance fondamentale et s'ajuster à la prise de conscience de leurs erreurs. Donc la connaissance erronée et coordonnée donne lieu à des changements d'action dans les périodes suivantes. Ces ajustements sont l'essence même de la nature du marché, et à la base de ce processus, on trouve ce concept d'ignorance, qui est lui-même la condition des erreurs.

Si on n'introduit pas cette notion d'erreur dans l'analyse théorique, on ne peut pas défendre l'idée de dynamique de marché.

Bien sûr, on peut dire que la dynamique, c'est le résultat de changements exogènes de l'économie, mais ce n'est pas très intéressant. En revanche, quand on considère fondamentalement que chacun d'entre nous est toujours en train de s'ajuster à des données que il n'avait pas perçues antérieurement mais qu'il est en train de prendre en compte, on comprend que les déséquilibres et leur ajustement sont endogènes, et que l'économie est toujours dans un processus qui tend vers un équilibre mais ne pourra jamais l'atteindre. Donc, ne nous donnons pas pour objectif de l'atteindre, cet « équilibre », car l'"équilibre" n'est qu'un être de raison, c'est un rêve inaccessible. L'idée sera au contraire de toujours s'ajuster non pas aux conditions d'un équilibre final, mais aux conditions d'ajustement que l'on connaît, et qui changeront nécessairement à mesure qu'on découvrira de nouvelles occasions d'agir : d'où l'importance de la liberté d'agir. On retrouve la dimension institutionnelle qui est évidemment au cœur du raisonnement autrichien.


Donc on peut rentrer un peu plus dans le raisonnement, parce que s'il y a dynamique, s'il y a processus de marché et ajustement continu, on doit peut-être s'interroger sur la nature des forces qui s'expriment durant cet ajustement-là. Et ces forces ont été très étudiées durant les trente dernières années. Il y a deux concepts forts de ce point de vue-là.

D'une part le concept d'entrepreneur, qui est la force centrale des processus de marché. L'entrepreneur est le grand oublié de la pensée néoclassique. Je ne sais pas comment ils font, comment ils arrivent à ajuster l'ensemble des choses pour déboucher sur un équilibre fictif et continu, sans entrepreneur. Ils ont le commissaire-priseur, mais enfin, personne n'a jamais vu ce commissaire-priseur sur le marché. Nous, en tout cas, nous avons l'entrepreneur pour moteur.

Je reviens sur ce que je disais dans l'introduction : si les autrichiens veulent effectivement faire des émules, et communiquer davantage, c'est à travers cette notion d'entrepreneur, c'est là-dessus qu'il faut insister. Parce que l'entrepreneur est un thème qui revient vraiment à la mode dans le mainstream à travers l'économie néo-institutionnaliste, et les autrichiens sont forts capables de dialoguer et d'enrichir le débat, parce qu'à ce concept d'entrepreneur, ils y ont pour leur part réfléchi depuis fort longtemps.

Et si nous avons un prix Nobel dans les prochaines années, ce sera forcément Kirzner, et dans ce cas, ce sera forcément pour sa théorie de l'entrepreneur. Donc c'est quelque chose que l'on pourrait anticiper et travailler et je vous le dis, les contacts sont faciles à faire. Même d'ailleurs avec la théorie des jeux, l'entrepreneur est un concept qu'on a intérêt à développer. Dans l'université américaine, vous avez énormément de formations qui touchent à l'entrepreneur : un concept que l'on met à toutes les sauces, même en histoire de l'art… Stratégiquement, c'est un concept très utile et qu'il faudrait exploiter sous des angles très différents. Je ferme la parenthèse. Le premier concept fort, c'est l'entrepreneur.

Le second concept, c'est bien sûr la concurrence, et je vais être un peu plus explicite sur l'intérêt et la nécessité de la concurrence au sein de nos sociétés. Le marché est un processus, car les gens commettent des erreurs, et les agents réajustent leur stratégie à travers la fonction entrepreneuriale.

Donc l'entrepreneur, c'est un concept très ancien chez les autrichiens. On trouve même des traces chez Menger. Mais c'est d'abord avec Mises que l'on en parle finalement, selon moi, de la manière la plus productive et la plus moderne. Donc cette fonction entrepreneuriale, Mises l'aborde d'abord à travers la dimension praxéologique. Et là, au risque de faire un peu d'analyse, il y a un contraste important entre la vision de l'homme chez Mises, et celle qui anime à son époque la pensée néoclassique, et qu'a définie Lionel Robbins. Robbins donne une vision un peu mécanique de ce qu'est un homme, ce qu'est un agent, ce qu'est un acteur. Donc il faut peut-être revenir deux secondes sur le contraste entre Mises et Robbins.

Robbins est un auteur anglais des années 1930 qui s'est interrogé épistémologiquement sur l'action économique, et pour lui, c'est une action caractérisée par une dimension allocative et maximisante. L'individu de Robbins agit à l'intérieur d'un cadre, et ce cadre est donné : ses objectifs sont donc préexistants à l'action, et hiérarchisés. Et les moyens pour atteindre ces objectifs sont aussi préalablement hiérarchisés, connus comme parfaitement objectifs, c'est-à-dire que chaque ressource est dirigée vers chaque objectif.

Mises souligne les limites de ce genre de raisonnement, car il ne rend pas compte de l'ensemble de l'action humaine ; cela ne permet pas surtout de comprendre comment finalement on passe d'une structure moyens/fin, à une autre structure moyens/fin, comment on passe d'une action à une autre. Parce que si l'action est réussie, j'ai atteint un objectif qui pour moi est le plus important, ensuite j'agis à nouveau pour atteindre un objectif un peu moins important, et ainsi de suite, jusqu'au moment où j'arrive en bas de l'échelle.

Cela n'est pas possible pour la pensée autrichienne, parce qu'on ne peut pas se penser introspectivement comme non-acteur. L'action est une tautologie, nous sommes tous, êtres vivants, des acteurs, et le jour où on ne sera pas acteur, on sera mort. On ne peut donc pas concevoir que l'action s'arrête, l'action ne s'arrête jamais. A partir de là, il faut introduire une fonction créatrice de l'homme. En fait, l'homme chez les autrichiens, ce n'est pas du tout l'homme mécanique de Robbins, mais l'homme qui va être acteur de lui-même. Il va créer de manière continue sa structure d'action, il va évaluer et choisir ses fin d'une manière à la fois évolutive, créatrice et en ajustement continu. L'individu va élaborer lui-même son cadre d'action pour déboucher sur de nouveaux plans, sur de nouvelles actions. Donc pour Mises tout acteur, en vertu de sa fonction de création, peut se définir comme un entrepreneur.

Cela veut dire qu'on est tous des entrepreneurs, parce qu'on est tous des acteurs, ce qui est pour tous très valorisant. On est entrepreneur parce que de manière continue on produit notre propre environnement interne. Il ne faut pas oublier que les autrichiens ont beaucoup réfléchi sur l'environnement interne de l'acteur (pas seulement l'environnement externe).

Alors quand on passe de la praxéologie (donc de l'épistémologie) à la catallaxie (au marché), on retrouve aussi ce concept d'entrepreneur, puisque dans L'Action humaine, l'ouvrage phare de Mises, la bible des autrichiens, on trouve le concept catallactique d'entrepreneur. Et ce concept catallactique de l'action humaine, Mises le relie à la notion de changement et d'incertitude de l'avenir. Le résultat de l'action est aléatoire, on l'ignore, et Mises considère que toute action est spéculative. Nous sommes tous en situation spéculative, tout individu est un spéculateur, et tout individu est un entrepreneur. Cela parce qu'on essaie toujours de se représenter l'avenir et de spéculer sur l'avenir. C'est quand même moyennement intéressant, parce que cela signifie que tout individu se trouvant sur le marché est un entrepreneur, donc cela ne permet pas de différencier un employé d'un employeur par exemple. Donc Mises a introduit une réflexion supplémentaire à travers la notion de promoteur.

Le promoteur est un concept un peu plus étroit. Mises reconnaît franchement qu'on ne peut définir de manière strictement académique ce qu'est un promoteur, mais il est nécessaire d'en parler et de lui donner un contenu parce que c'est indispensable à la compréhension de la logique catallactique, la logique de marché. Le promoteur finalement pour Mises, c'est ce qu'on peut trouver un peu chez Schumpeter, c'est l'individu innovateur, celui qui sort des sentiers battus, qui a le tempérament pour affronter l'ostracisme de ses contemporains lorsqu'il choisi d'explorer des voies nouvelles, lorsqu'il choisit d'explorer l'inconnu, d'abolir des certitudes, des traditions. L'individu promoteur de Mises, c'est celui qui montre la voie, au risque de se tromper, mais lorsqu'il ne se trompe pas, il montre le chemin au restant des individus de la collectivité à laquelle il appartient, donc son rôle est bien central.

L'entrepreneur, c'est le grand oublié de la théorie économique, c'est le grand héros de la pensée autrichienne, et malheureusement bien souvent le grand oublié de la politique économique concrète, quand on aborde ces questions institutionnelles, parce qu'on ne réfléchit pas suffisamment selon moi sur cette dimension centrale de la fonction entrepreneuriale dans l'organisation de l'activité.

Donc selon moi, celui qui est allé le plus loin dans l'explicitation du rôle sur le marché du promoteur misésien, c'est Kirzner, qui semble avoir le mieux compris selon moi l'essence de ce concept de promoteur dans la pensée autrichienne.

Alors c'est quoi un promoteur pour Kirzner ? C'est quelqu'un qui se caractérise par deux éléments : il est d'abord vigilant : le concept de vigilance est central. Peut-être une mauvaise traduction du concept anglais d'alertness, qui est plus riche, car on voit bien le côté 'toujours à l'écoute', prendre conscience des possibilités. C'est quelqu'un qui sait également apprendre, il y a une fonction d'apprentissage qui s'exerce au niveau de l'entrepreneur.

Ce sont donc les deux caractéristiques de la dimension entrepreneuriale qui se trouvent dans l'Action humaine, et qui s'appliquent en tant que tel à la sphère marchande, puisque pour les autrichiens, la catallaxie n'est qu'une catégorie particulière d'un ensemble d'enseignements qui se définissent d'abord au niveau praxéologique.

Qu'est-ce que la vigilance ?

C'est, pour Kirzner, la capacité de percevoir, l'aptitude d'un agent à percevoir une possibilité d'agir jusqu'alors méconnue. L'entrepreneur kirznérien peut prendre conscience d'une occasion que tous les autres participants au marché ont laissée passer ; lui la saisit.

Ainsi, par l'échange dont il prend l'initiative, le promoteur professionel transfère sa connaissance exclusive sur le marché, il la socialise, en fait un instrument de bien-être. Ou alors il va nettoyer le marché, mobiliser ses capacités inutilisées, satisfaire des acheteurs mécontents, mettre fin à des différences de prix que certains pourraient interpréter comme des "injustices". Par exemple, il peut s'apercevoir que les conditions d'un échange sont plus favorables aux consommateurs à tel endroit plutôt que tel autre : dans la mesure où il est libre d'offrir ses services, il pourra étendre à l'ensemble du marché les conditions dont le premier exemple aura montré qu'on peut les offrir au consommateur. C'est ainsi qu'il transfère l'information d'un coin à l'autre du marché, ce qui harmonise l'ensemble des prix et, en quelque sorte, maximise le produit cognitif de l'ensemble de la structure des prix relatifs. Nettoyer le marché, c'est un aspect de ce que fait l'entrepreneur dans le cadre de la concurrence pour diffuser l'information sur l'ensemble des processus sociaux. Son rôle en tant que tel est donc tout à fait primordial.

Son rôle, c'est bien de percevoir , c'est-à-dire que l'entrepreneur kirznérien ou misésien, selon moi c'est la même chose, n'est pas forcément quelqu'un de mieux informé : il peut avoir accès à la même information, mais il l'interprète différemment : dans cette information, il voit des occasions d'agir que d'autres n'ont pas vues. Il est plus talentueux que moi, puisqu'il repère dans l'information objective des possibilités qui sont socialement intéressantes.

Kirzner donne pas mal d'exemples là-dessus : une femme se promène dans la rue, elle s'aperçoit, qu'il y a une occasion d'acheter une robe qui est soldée, alors que son mari ne voit rien : il avait accès à la même information, mais lui s'en moque complètement. On a donc cette idée de différence de perception : on est plus ou moins alerte, vigilant.

Qu'est-ce que l'apprentissage ? C'est un synonyme de découverte, c'est-à-dire se rendre compte de ses erreurs. C'est une leçon d'humilité, on a commis des erreurs, négligé des possibilités d'agir qui se présentaient. L'entrepreneur, pour sa part, s'en aperçoit, et les exploite lui-même ou les monnaie auprès d'un producteur.

Donc l'apprentissage et la découverte, ce sont les deux faces d'une même médaille. Découvrir, c'est apprendre. Et apprendre, c'est aussi prendre la mesure de son ignorance passée, voir à quel point on s'était trompé. Pas trompé au sens où j'aurais mal traité l'information existante, mais parce que je n'avais pas pu capter toute l'information saisissable, que je suis ensuite arrivé à découvrir : alors je me réajuste, c'est la définition même de la fonction entrepreneuriale. Alors quand on prend conscience de ses erreurs, on est déçu dans ses anticipations, mais il ne faut pas avoir peur de l'échec, parce que l'échec, c'est un apprentissage, c'est une incitation à mieux chercher. On pourrait appliquer ça facilement au marché du travail. L'échec n'y est pas forcément négatif, c'est la compréhension du fait que ce qu'on tenait pour une donnée n'en est pas une, et qu'il existe d'autres possibilités plus intéressantes que celles que l'on avait jusqu'alors utilisées. L'échec est une occasion de nous ré-affecter nous-mêmes, vers des voies plus fructueuses, celles qui nous amèneront à des gains de satisfaction. Donc ce processus défectueux des anticipations nous contraint lui-même à une démarche d'ajustement et de révision des attentes : voilà pour l'entrepreneur. C'est par la découverte qu'on apprend , il faut donc toujours essayer de la valoriser individuellement et socialement, et cela dépend de nos institutions  : l'institution-reine qui nous permet de valoriser ce type de chose, c'est bien sûr la concurrence. La concurrence, c'est l'élément-phare du marché.

La concurrence, l'entrepreneur et le prix, sont les trois éléments d'un triangle, on ne peut pas les déconnecter sans que l'édifice s'écroule. Donc si on veut monter le marché, il faut bien comprendre qu'on a besoin de droits de propriété, de prix, mais il faut aussi considérer qu'il y faut des entrepreneurs. Il y a une relation étroite entre ces fonctions. Si on comprend bien le rôle de l'entrepreneur, cela aussi nous renvoie à une différence fondamentale avec la pensée néo-classique : nous avons tous appris que l'agent économique néo-classique est un price-taker : les prix lui sont donnés... par les autres, à qui ils le sont aussi. En revanche, l'entrepreneur autrichien, c'est l'inverse : c'est un price-maker, c'est lui qui fait les prix, parce que justement les prix ne sont pas donnés. C'est lui qui va mettre au point les échanges et les faire, donc c'est lui qui se met d'accord sur certains prix, et qui modifie ainsi la structure historique des prix ; il y a certainement des dommages collatéraux parce que s'il y a des entrepreneurs qui sont moins bons que d'autres, ils auront vu des possibilités là où d'autre entrepreneurs les avaient déjà fait disparaître. Par conséquent la concurrence - et cela rejoint Schumpeter - est aussi un processus de destruction, destruction de la capacité perçue à servir les besoins, à défaut de porter atteinte à la capacité matérielle On ne peut pas envisager qu'un entrepreneur puisse toujours faire des profits sans que d'autres fassent des pertes. Cela dit, c'est une sorte de jeu, la catallaxie, où les entrepreneurs cherchent toujours dans ce cadre concurrentiel à réaliser avant les autres les occasions de profit qui existent, et qui tourneront à l'avantage du consommateur.

Cependant, ce n'est pas un jeu à somme nulle : il faut faire très attention avec ces notions de jeu à somme "nulle", "positive" ou "négative", parce que cela implique de faire semblant de pouvoir comparer les avantages et les coûts entre les personnes, alors qu'on sait très bien que c'est impossible, parce que la valeur ne se mesure pas. Cette manière-là de faire semblant s'appelle de l'utilitarisme, et les autrichiens n'ont pas besoin des libertés que cet utilitarisme prend avec la logique : quand c'est la connaissance et l'erreur qui est au centre de l'analyse, on oublie moins facilement que chacun est entrepreneur, qu'il est la cause des gains qu'il a faits et le responsable des pertes qu'il a subies.

Il n'y a donc pas lieu de raisonner en terme de gagnants et de perdants en tant que tels : il faut raisonner au cours du temps, en termes de processus, et non pas en terme de résultats à un moment donné. Parce que tout ce que j'explique, ce ne sont pas des considérations à option, ce sont des contraintes de la réalité : même si on ne voulait pas de concurrence, même si on ne voulait pas d'entrepreneurs, même si on ne voulait pas de changement, on les aurait quand même : la société est telle, l'action humaine est telle que ces phénomènes apparaîtront toujours, de toutes façons.

On ne peut pas bloquer le processus social ; tout ce que l'on peut faire, c'est l'encadrer de la manière la plus harmonieuse possible pour permettre aux agents de créer et d'utiliser le maximum d'information, pour s'adapter à des changements qui par définition sont imprévisibles et qui vont modifier continuellement nos vies, à charge pour nous de nous y adapter. Donc, toujours un raisonnement en terme de processus, et non pas en terme de résultats.

En tout cas, l'entrepreneur est clairement price-maker : c'est lui qui fait les échanges, c'est lui qui fait les prix, et donc à travers ces échanges et ces prix, on a la possibilité de faire basculer des champs entiers de l'ignorance vers l'extension de la sphère de nos connaissances. Donc la concurrence, c'est le lieu de liberté d'exercice de la fonction entrepreneuriale. C'est une institution qui est organiquement liée au fonctionnement du marché, et donc on ne peut pas concevoir la concurrence autrement que dans un cadre cognitif, c'est quelque chose qui est là pour produire de l'information, de la connaissance, parce que c'est la connaissance qui nous permet de développer les occasions d'améliorer le bien-être individuel, et par là social.

Mises est le premier qui conceptualise cette concurrence-là. Il oppose la concurrence de type biologique, qui tue, à la concurrence de type social (celle du marché), qui ne fait finalement que fournir les signaux pour permettre à chaque individu d'occuper la place qui est la plus utile socialement parlant. Mais c'est vrai que ces enjeux cognitifs de la concurrence, ils ont d'abord été définis, mis en forme le mieux selon moi par deux autrichiens postérieurs, Hayek et Kirzner. Ils sont sûrement les deux plus grands théoriciens de la concurrence, puisque l'un des premiers à envisager la concurrence comme un processus de découverte, même si c'est dans le prolongement des travaux de Mises, c'est bien sûr Hayek.

La concurrence est l'instrument qui nous permet de découvrir les occasions d'améliorer la production. Cette découverte entrepreneuriale, ou cette réduction de l'ignorance, ne peut se concevoir que si les individus disposent de la liberté d'en tirer parti. C'est ainsi qu'on en arrive à une définition procédurale et économique de la liberté.

La liberté, ce n'est pas un truc qui flotte en l'air : la liberté pour Hayek est essentielle, c'est une procédure qui permet de découvrir, et donc de socialiser une connaissance qui est à la base asymétrique, mais en laissant à l'entrepreneur la liberté de la découvrir, on peut socialiser sa découverte via l'exercice de cette institution particulière qui est la concurrence.

Il est donc nécessaire de laisser les entrepreneurs libres d'entreprendre et d'utiliser leurs savoirs respectifs. D'autant plus que le plus souvent, ce savoir est informulé : on ne peut l'exprimer ni dans la langue naturelle ni par les mathématiques. Il ne peut s'exprimer que par les choix concrets. Il ne faut donc pas demander aux entrepreneurs  : "quelles sont les occasions d'agir que vous avez perçues ?" : ils sont souvent incapables de le définir eux-mêmes. Il faut leur laisser la liberté d'action. Si vous les laissez libres d'agir comme ils le veulent, eh bien par hypothèse, ils découvriront ces occasions et les feront passer par leurs échanges, dans le système des prix. Qu'on leur laisse la liberté la plus grande possible et ils contribueront à lisser les aspérités de la sphère sociale.

Un aspect inséparable de cette liberté, de ce cadre institutionnel qui permet de mobiliser la connaissance est la concurrence. Cette concurrence-là est est une conséquence nécessaire de la liberté, c'est aussi une contrainte. C'est une contrainte parce que sur le marché, aucun acteur ne peut se permettre de raisonner dans un cadre statique. Et c'est aussi une incitation supplémentaire à la vigilance : la concurrence oblige chacun d'entre nous à découvrir, à exploiter des occasions qui sont pour le moment non découvertes, parce que si je ne le fais pas, un concurrent, un autre entrepreneur le fera à ma place, et je serai évacué du marché. C'est presque une compétition au sens sportif du terme : si je ne cours pas plus vite que l'autre, je vais perdre la course. Cela conduira chacun à être le plus vigilant possible, à chercher le maximum d'occasions d'agir exploitables, sachant qu'elles ne le sont, exploitables, que si justement d'autres n'en avaient pas tenu compte jusqu'à présent - si tout le monde les avait déjà reconnues, elles auraient par ce fait même disparu depuis longtemps. Donc il faut toujours innover, chercher la nouveauté.

Nos sociétés sont très intéressantes actuellement, je ne pense pas me tromper, en disant que depuis 1995, date de naissance de la net-économie, on est dans un processus d'innovation technologique remarquable, qui redistribue les cartes sur l'ensemble de monde, où l'on voit la sphère d'influence passer de l'Europe vers l'Asie, on voit basculer les rapports de force internationaux, parce qu'on sait que, dans certaines zones, la liberté entrepreneuriale, la concurrence permet des taux de croissance extraordinaires, et on ne peut pas se plaindre de cette situation si on n'est pas prêt, d'une certaine manière, à libérer nos propres structures.

Donc vous avez ici la concurrence qui joue son rôle bénéfique d'incitation, mais aussi de contrainte.

Et pour revenir à un terrain théorique, il faut bien distinguer en quoi la justification de la concurrence chez les autrichiens diffère de celle de la pensée néo-classique. Pour les autrichiens, les vertus de la concurrence ne tiennent pas à la capacité des agents de se conformer à une "norme" de "concurrence pure et parfaite", censée conduire à l'"optimum" dans la théorie néoclassique. En effet, ces modèles-là passent complètement à côté du problème : c'est au contraire parce que les gens ne peuvent jamais être parfaitement informés que le marché a un rôle à jouer. S'il y régnait les conditions de la "concurrence pure et parfaite", cela voudrait dire qu'on aurait réussi à éliminer l'ignorance, et que tout le monde saurait tout ce que savent les autres. Alors la concurrence ne servirait à rien, puisque la liberté du marché est là pour permettre aux gens de s'informer du mieux qu'ils peuvent. Donc, il ne faut surtout pas considérer que la concurrence ne serait bonne qu'à partir du moment où chacun d'entre nous serait parfaitement informé des conditions de l'action : même en termes de probabilités, c'est plutôt le contraire. C'est parce que les gens ne sont pas parfaitement informés que la rivalité à un rôle à jouer ; si les agents l'étaient, il n'y aurait par définition plus rien à découvrir et la concurrence n'aurait plus de raison d'être. C'est parce qu'il n'y a pas de « concurrence parfaite » que le marché est utile et que, théoriquement parlant, c'est pour cela qu'il est efficace.

La concurrence est donc un processus de découverte. Et son critère doit être, Kirzner insiste beaucoup là-dessus, simplement la liberté d'échanger. En effet, quand on est dans un cadre de concurrence, cela signifie que chacun d'entre nous doit, pour pouvoir échanger, offrir à cet endroit et à ce moment des conditions plus avantageux que les autres. Et ces occasions, on les découvre parce que les autres ne les ont pas perçues à temps : localement, ceux qui les ont découvertes étaient plus efficients que ceux qui les ont méconnues. C'est d'ailleurs pour cela que certains font des pertes. Je crois que c'est Rothbard qui s'interrogeait sur le concept de l'entrepreneur chez Schumpeter pour dire : « chez Schumpeter, on ne comprend pas pourquoi certains entrepreneurs font des pertes ».

C'est que Schumpeter se référait toujours à une conception néo-classique de la concurrence, alors que, pour sa part, son entrepreneur faisait des choses plus proches de la représentation autrichienne. Si l'entrepreneur fait des pertes c'est par effet collatéral, c'est-à-dire parce que d'autres entrepreneurs ont fait mieux qu'eux. Ils ont découvert d'autres voies avant eux, ou ils ont rendue caduque l'opportunité que d'autres entrepreneurs moins efficients considéraient encore comme objectivement existante.

Chaque entrepreneur doit être localement plus efficace que les autres s'il veut faire des profits, et pour qu'il puisse exercer sa fonction, une seule condition est requise à l'organisation d'une concurrence effective, c'est le principe de la libre entrée. Chaque entrepreneur qui veut tenter sa chance doit pouvoir le faire, il ne faut pas le lui interdire : cela renvoie à la théorie des marchés contestables, qui a beaucoup marqué la théorie autrichienne. Tant qu'il n'y a pas de barrières institutionnelles à l'entrée, la concurrence joue son rôle, puisque chacun pourra tenter de faire mieux que les autres là où il est.

Il y a eu beaucoup de débats, à propos de l'affaire Microsoft, sur ce qui est une barrière à l'entrée, l'Institut Turgot a travaillé dessus, et il est intéressant de voir ce qu'est une barrière à l'entrée, comment la définir. Et les marchés sont efficaces dès lors qu'il n'y a pas de barrières. Mais c'est vrai, qu'au sein de la pensée autrichienne, on s'accorde sur l'idée que la barrière à l'entrée est d'abord institutionnelle, que c'est l'institution étatique qui dit : je vous interdis d'entrer sur le marché. C'est ça qui pose un problème.

Il faut faire attention : ce n'est pas forcément parce qu'on respecte le principe de libre entrée qu'on pourra effectivement en observer une. Cette entrée n'aura lieu que si un entrepreneur y a découvert des occasions de profit qu'il pense pouvoir exploiter. S'il pense en fait que sur un marché particulier il n'y en a pas, il n'y aura pas d'entrée. Ce n'est pas un problème, car dans un contexte où on ne prétend pas savoir a priori où se trouvent les occasions de mieux faire, le critère de l'efficacité ne peut être que la liberté de les exploiter, étant donné qu'il n'y a pas d'autre manière de savoir si elles existaient ou non.

Parallèlement, Kirzner a bien expliqué qu'une position dominante n'indique pas en tant que telle une défaillance du marché, ou du fait que la concurrence ne jouerait pas son rôle, pas du tout. On peut toujours qualifier un marché de monopolistique si un seul producteur se trouve présent sur "le marché", mais tant que demeure le Droit d'y vendre ou d'y acheter, c'est-à-dire la liberté politique d'entrer sur le marché, ce marché sera par définition concurrentiel. Ce n'est donc pas le nombre de demandeurs ou d'offreurs qui est caractéristique de la qualité des situations de marché : c'est la liberté d'accès à ce marché, qui définit son caractère concurrentiel.

Voilà, j'ai essayé de résumer de manière claire l'essence de la deuxième partie de l'ouvrage. Peut-être quelques mots sur la troisième partie.

Dans la troisième partie de l'ouvrage, je suis entré dans le champ des applications, à l'occasion de deux débats bien connus, et pour être tout à fait franc je ne pense pas avoir fait œuvre de création quelconque en rendant compte de ces deux champs particuliers, à savoir le débat sur le collectivisme - c'est-à-dire que les autrichiens ont pu montrer depuis fort longtemps sous des angles très divers, que toute économie soumise à une planification centralisée, ce qui réduit la sphère de formation des prix, la sphère de liberté d'exercice de la fonction entrepreneuriale, les possibilités d'explorer, d'innover, de modifier les structures sociales, a forcément des structures moins efficientes que celles qui correspondent à un marché non réglementé.

C'est un thème qui s'est développé dans les années 1920 avec un article emblématique de Mises, et toute une série de débats qui ont eu lieu dans les années 1930, et que des auteurs contemporains très intéressants ont relancé au cours des vingt dernières années : Donald Lavoie, qui malheureusement est mort récemment, Peter Boettke, aujourd'hui patron des études doctorales en économie à l'Université George Mason. Ces personnes ont relancé le débat ces dernières années, pour montrer que l'échec des économies planifiées et les difficultés de la transition étaient le résultat prévisible et annoncé à l'avance de phénomènes que les auteurs autrichiens décrivaient depuis quarante ans.

La théorie autrichienne de la conjoncture est une autre occasion d'exposer l'approche autrichienne de la manière dont la coordination de l'économie de marché peut être affaiblie, désorganisée, par des interventions qui faussent le système des prix. Les interventions réglementaires dans la liberté de concurrence et la manipulation de la demande par la politique budgétaire ou monétaire introduisent dans le système de prix de fausses informations sur la rareté, informations qu'il faudra forcément corriger plus tard. Et comme le système des prix a pour fonction de coordonner l'ensemble des actions, ces fausses informations, cette manipulation des prix compromettent la capacité à se coordonner et à s'ajuster en permanence aux conditions de la production, puisqu'on se fonde alors sur des informations en partie trompeuses.

La théorie autrichienne de la conjoncture est importante : c'est l'aspect de la théorie autrichienne que les universitaires ont le plus développé ; il s'est encore écrit beaucoup de choses là-dessus ces dix dernières années et on en reparle de plus en plus : c'est souvent à travers cet angle que l'on redécouvre les autrichiens. Il ne faut pas oublier que le seul autrichien récompensé par un prix Nobel, c'est Hayek en 1974, et c'est pour sa théorie de la conjoncture qu'il l'a été. On peut avoir intérêt à reprendre ce chantier : il serait légitime et pertinent d'entreprendre un programme de recherche autour de cela.

Enfin, troisième chose, où j'ai peut-être un peu contribué, l'économie du bien-être, quelle définition possible ? Qui est effectivement un sujet de débat, parce que l'on est au cœur de l'économie normative autrichienne. L'économie normative autrichienne s'est développée au cours des vingt dernières années autour de la construction progressive d'une économie du bien-être. Son fondateur est Rothbard en 1956, premier à en avoir présenté une, mais les travaux les plus intéressants me semble-t-il, ont été réalisés grâce à Kirzner notamment, qui essaie de passer du champ du positif au normatif en s'interrogeant sur la capacité des agents de s'accorder sur un schéma commun autour de la capacité du marché à créer du bien-être, c'est-à-dire à développer de manière optimale nos capacités de connaissance et de coordination collective.

Je n'entre pas dans les détails, mais c'est un sujet qui n'est pas clos, c'est un programme de recherche en tant que tel, dans la mesure où même entre eux les autrichiens ne s'accordent pas d'une part sur la notion de bien-être, d'autre part sur la relation entre l'économie de marché et la production de bien-être, et d'autre part sur la capacité à partir d'une définition autrichienne de l'économie du bien-être, de défendre de manière normative le libéralisme. C'est un champ très ouvert, il y a beaucoup de travail, qui pose en filigrane la difficile question tout de même de réussir à passer du raisonnement économique strict à une philosophie politique normative.

Parce qu'effectivement, il y a beaucoup d'autrichiens normatifs, dont le raisonnement normatif ne se fonde pas d'abord sur le raisonnement économique, mais sur la philosophie politique, par exemple le droit naturel chez Rothbard, pour définir une norme applicable à l'économie.

wl:Thierry Aimar