Marc Fumaroli:L'État culturel

De Catallaxia
Marc Fumaroli
né en 1932
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Auteur Libéral conservateur
Citations
«La liberté elle-même est un luxe très rare et qui se mérite. Peu de régimes sur terre ont laissé ce luxe à leurs citoyens.»
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Marc Fumaroli:L'État culturel
L'État culturel de Marc Fumaroli


Anonyme
Analyse de Catallaxia


Introduction

Le constructivisme culturel français est une caractéristique française chronique, du Conseil régional de Provence-Côte d’Azur,au conseil général du Val-de-Marne, en passant par des villes, grandes, moyennes ou petites. Toutes sortes de bons sentiments prolifèrent autour des « actions » et des « événements » culturels qui se proclament dans les espaces de l’hexagone.

On peut en sourire. Mieux vaut s’y pencher un peu plus en profondeur.

Malraux s’était contenté de formules étonnantes et allusives. Il était le prophète de la Culture d’Etat. Après lui sont apparus les panégyristes. Pierre Emmanuel inaugura une bibliographie dans son essai Pour une politique de la culture (1971). Celle-ci était censée pourvoir à l’ « intégration de la vie sociale » et faire émerger le « corps total des activités solidaires » des individus. L’attaque contre l’Université républicaine et les humanités était violente : « Un enseignement disciplinaire des classiques, écrivait le poète, a stérilisé pour toujours le goût de millions de Français » (p. 31).

Jacques Rigaud, en 1975, proposait un apologétique qu’il voulait nouvelle de la Culture d’Etat[1]. La culture y était décrite comme un « festin », que les « nantis de l’intelligence » se réservaient jalousement, alors que Mai-68 avait révélé l’aspiration universelle à s’y attabler. Les « lecteurs de la Bibliothèque nationale » (p. 212) étaient déjà stigmatisés pour leurs privilèges scandaleux, et les « sociétés savantes » (p. 223) pour leur archaïsme.

En 1980, Gérard Montassier, ancien directeur de cabinet des Affaires culturelles, y alla d’un Fait culturel. En 1982, Catherine Clément, lyrique, publia Rêver chacun pour l’autre, où elle ne tarissait pas sur le monde nouveau que promettait le doublement du budget de la Culture par le gouvernement Mauroy. Le rêve qui commençait et recommençait rue de Valois était le même, selon l’auteur, que celui de Louis XIV (le Louis XIV de Rossellini, bien entendu) après qu’il eut fait emprisonner Fouquet. C’était aussi le rêve du Parti communiste : que « la culture est capable de transformer le monde ». Toutes les vedettes du show-business étaient incitées à grimper sur un « arbre à songes » pour chanter en chœur l’avènement du socialisme par la Culture, vainqueur de l’ « usine à rêves » du capitalisme américain.

Dans Le Mythe de Babel : l’artiste et le système, que publie en 1984 Claude Mollard, le puissant Délégué Général aux Arts plastiques du ministère Lang, Prométhée et Babel sont invoqués pour mettre fin à l’empire de la « mémoire » et donner les moyens à l’Etat d’ « engendrer la création » : une nouvelle armée de « fonctionnaires culturels » doit surgir, « à la fois compétents sur le plan artistique et administratif », des décideurs qui laboureront le pays : les seuls vrais artistes qui restent car les autres sont écartelés douloureusement entre un passé d’infamie et l’avenir radieux.

En 1990, Pascal Ory publie L’Aventure culturelle française. La culture officielle se résume maintenant à La Semaine de Paris, dont la gamme des spectacles, subventionnés par le ministère, devrait réunir désormais dans les mêmes loisirs étudiants et travailleurs, toute la France du consensus.

En France, un consensus unanime, tant de journalistes plus ou moins accrédités que de la classe politique, révèle un microclimat d’euphorie contagieuse, qui protège les Affaires culturelles et les garantit contre tout chagrin.

Mais, sitôt que l’on s’écarte de ces milieux d’affaires et de leur clientèle immédiate, une étrange fronde commence. Entre eux, les bons esprits ne cachent pas leur trouble ou leur irritation devant cette « Hauteur béante » de la démocratisation et de la création artistique par décret. Nous passons du monde des initiés à celui des dupes. Il est un peu surprenant de voir le conformisme de surface installé avec tant de tranquille arrogance et tant de révérence en France, qui passait naguère pour la terre promise des frondeurs et des gens d’esprit. Corruptio optimi pessima : la pire des corruptions est celle des meilleurs.

Toutes les démocraties libérales, donc prospères, ont vu se développer, dans leurs populations urbaines, des « besoins culturels ». Loisirs à occuper, temps libre à combler, distractions qui sont autant de détente après le travail. Un peu partout aussi, on a admis que le service public, ou le civisme privé, devait soustraire à cette marée de loisirs de masse d’abord l’école, puis ce qui de près ou de loin touche l’école. Le malheur a voulu que l’on range aussi dans la même « sphère culturelle » cet ordre des études et des œuvres de l’esprit qu’il faut soustraire au marché des loisirs de masse. En France, la « sphère culturelle » étant dans son ensemble de la responsabilité de l’Etat, qui jouit d’un monopole de fait sur l’Education, sur la Télévision, et qui pratique en outre une « politique culturelle » ambitieuse, on a affaire à un Etat culturel. Cet Etat culturel n’est pas si spécialisé : englobant dans son empire à la fois les loisirs de masse et les œuvres de l’esprit, il accoutume si bien la société civile à cet amalgame que celle-ci n’ose plus développer d’elle-même des initiatives et des institutions protectrices distinctes de celles de l’Etat. Le « mécénat » privé en France est étroitement dépendant des choix opérés par l’Administration culturelle, il offre un financement d’appoint, ou il calque ses initiatives sur le modèle officiel.

La Culture est un autre nom de la Propagande. Le prix à payer est lourd. La tentation est grande pour l’Etat, et il ne manque pas d’y céder, de faire de ce système un vaste échangeur qui permet aux loisirs de masse de refluer sur les œuvres de l’esprit, et inversement aux préférences de petites coteries au pouvoir d’envahir les loisirs de masse. Le mot, d’origine noble, de « Culture », sert à voiler la confusion des ordres et le renversement des rôles. Il a beau se mettre au pluriel, pour mieux « cibler » ses publics et mimer la « liberté », l’Etat culturel n’est pas libéral. On peut même se demander si, enclavé dans une démocratie libérale, il n’est pas un alibi et un obstacle à la vitalité de celle-ci, à sa capacité de répondre au défi que les sociétés modernes, même libérales, posent à l’esprit.

Il est un peu surprenant de voir le conformisme de surface installé avec tant de tranquille arrogance et tant de révérence en France, qui passait naguère pour la terre promise des frondeurs et des gens d’esprit.

Il est étrange d’observer que le grand « Elan culturel » dont il est animé depuis 1959, avec un second souffle en 1981, a trouvé ses grands hommes non pas dans des artistes, poètes ou écrivains qui lui devraient leur éminence, mais dans des hommes politiques qui s’en glorifient, et qui en vivent. On voit Auguste et Mécène, mais où est Virgile ? On voit Jules II, mais où est Michel-Ange ?

Maintenant, les équipements appropriés aux différents arts ont été multipliés ; mais où sont les Mozart, les Rimbaud, les Van Gogh, qui devraient sortir à la chaîne de notre ingénierie culturelle ? Nous avons des théâtres et des metteurs en scène nombreux, des spectacles subventionnés luxueux, mais où sont les dramaturges ? Cette machine, dont l’organigramme et le budget n’ont cessé de croître depuis trente ans, serait-elle moins fertile que le système artisanal et bancal qui prévalait avant guerre, et où foisonnaient les talents, sinon le génie ? Il n’y a certes pas de commune mesure entre un service public quantitatif et la qualité d’invention qu’il peut favoriser, mais dont il n’est pas maître. Ce n’est certainement pas ce principe élémentaire de modestie qui préside à la politique culturelle française.

Si du moins un goût de bon aloi, une norme officielle de métier, faute de grand talent et de génie, trouvaient mesure et exemple dans les productions de la machine culturelle ! L’improvisation, la hâte, l’amateurisme, le gaspillage y prolifèrent, et l’exception du travail bien fait en confirme la règle. Sans souci de concurrence, ou au contraire avec l’anxiété de concurrencer le marché, l’Etat culturel par définition ignore la mesure, la prudence, l’économie de moyens, bref le style, qui justement ont fait jusqu’ici la réputation solide de ce qui est honnêtement français.

Si l’Etat ne peut s’empêcher d’avoir une politique culturelle, qu’il se voie du moins rappeler constamment quelle distance le sépare d’une politique de l’esprit.

Pas plus que ses sœurs européennes, la France n’a la chance, comme le Nouveau Monde, d’être née démocrate, et donc de l’être avec naturel, appétit, librement et sans arrière-pensée. On ne naît pas chrétien, dit-on, on le devient. On naît démocrate. En Europe, on ne l’est pas de naissance, et il a été difficile de le devenir de grand cœur. La démocratie des Modernes, qui a peu de chose en commun avec celle des Anciens, est pourtant une lente invention de l’Europe, et entre autres de la France : ce régime politique est inséparable de l’industrie, de la science, de la rationalité efficace et utilitariste qui les rend possibles, et son éclosion européenne n’a dévoré que très progressivement, et non sans résistance, notre civilisation traditionnelle. Parce que la France n’a jamais été vraiment convertie à la philosophie utilitariste anglaise, elle est entrée dans la modernité d’une façon fort singulière. Certains de ses Modernes eux-mêmes, et par-dessus tout Rousseau, avaient le meilleur de leur cœur du côté des Anciens. Pas plus que Descartes, Rousseau n’arrache de la philosophie la générosité antique.

Même entrée dans la modernité démocratique, la France est restée, de toutes les nations modernes, la moins infidèle à la noblesse, en d’autres termes à une morale de la générosité. Son utilitarisme de fait a toujours été un utilitarisme honteux, retors, d’autant plus odieux à bien des égards.

Les Modernes des Lumières françaises n’exigeaient pas une conversion d’autrui à une « culture » entièrement neuve, reniant selon l’utilité égoïste et technique les vœux les plus profonds et les plus anciens de la nature humaine. Ils ne virent dans leur propre conversation contagieuse et généreuse que l’épanouissement et l’élargissement mondial de ce naturel à l’œuvre dans toutes les civilisations. La Révolution française, dans ce qu’elle a de meilleur, voulut aller plus loin dans le sens de cette noblesse. Elle voulut abattre les égoïsmes de caste, les barrières et les frontières que la bassesse avait superposées au fonds noble et naturel de l’humanité : être républicain, c’était bien la meilleure façon d’être noble et d’inviter à le devenir.

Pourquoi le républicain français, dont le principe est plus noble et plus expansif, est-il moins naturel, dans la pratique, plus inquiet, plus intolérant ? Il croit moins aux vertus du commerce, il est à la fois bourgeois-gentihomme et impatient de tout passé, il est vaniteux et possessif, quoique impatient de toute propriété, et il attend de l’égalité qu’elle satisfasse ses passions contradictoires. De la démocratie, le républicain français a fini par se faire une idée très bizarre et inimitable : « des privilèges pour tout le monde ». Cette bizarrerie, fixée dans les années 30 par Daniel Halévy, a conduit les Français à méconnaître la démocratie libérale anglaise et américaine, à la dédaigner, à ne pas comprendre son avenir alors même qu’elle était victorieuse en 1945. Curieusement, on sut goûter très tôt en France le cinéma américain, on en comprit le romantisme. Mais c’était un romantisme de fiction. Aussi de fortes intelligences françaises s’éprirent-elles du régime oligarchique allemand et italien, de la culture de masse qu’ils organisaient savamment. Le même défaut optique a porté d’autres brillants esprits, encore plus nombreux, à s’éprendre du système stalinien, non moins oligarchique, et s’appuyant lui aussi sur une culture de masse abêtissante et humiliante.

Quelles en furent les conséquences insidieuses ? D’abord, une perversion subtile du sens de la chose publique, confondue avec la volonté de puissance d’une oligarchie politico-administrative ;ensuite, l’organisation par le haut d’une culture de masse prétentieuse dans son contenu, égalitariste dans son dessein, à la fois ruineuse pour l’intelligence et sourdement oppressive pour la bonne humeur.

La démocratie libérale dans son principe politique, a plus d’un point commun avec ce qu’était la République européenne des Lettres, toute française, à l’heure où éclatait la Révolution américaine. Elle est égalité, sans doute, mais d’abord liberté. Comme l’aristocratie des Lumières, à laquelle appartenaient les Pères fondateurs, les Etats-Unis se voulurent une démocratie libérale, où l’égalité des partenaires n’est là que pour favoriser la liberté de la conversation et de la compétition, et non pour humilier ou pour équarrir personne. La balance difficile entre égalité et liberté est la vertu libérale par excellence, parfois personnelle, mais normalement politique et sociale : elle peut tâtonner, elle ne perd jamais de vue le juste milieu entre l’excès d’égalité et l’excès de liberté qui est la santé du régime. La France de Mme Geoffrin et de Mme de Staël, la France de Turgot et celle de l’Assemblée constituante, étaient en harmonie profonde avec les principes de la constitution américaine, et c’est cette harmonie, aujourd’hui encore, qui fonde philosophiquement l’amitié franco-américaine.

Sans l’amour ombrageux de la liberté, sans la limite qu’il impose à cette pathologie de l’égalité qu’est l’égalitarisme, la passion égalitaire devient une arme de faction, elle sert d’appât à une oligarchie démagogique et régnant par la culture de masse : la France en a fait la première expérience sous la Convention. La Terreur robespierriste a ouvert la voie aux totalitarismes modernes dont ni l’Angleterre ni l’Amérique n’offrent aucun exemple.

L’Etat culturel se réclame de la Nuit du 4 Août. Il se croit révolutionnaire parce qu’il se veut égalitariste. Dans ses Lieux, ses Centres et ses Espaces, tous se valent et tout se vaut. Mais le sacrifice de la Nuit du 4 Août était un acte libre, généreux, qui dans une Europe entièrement hiérarchique et monarchique a fait de la France une exception héroïque et exemplaire. L’égalitarisme culturel, comme les autres égalitarismes, dresse au contraire l’égalité contre la liberté, les passions noires, avares, contre l’inspiration des Lumières, qui veut partager en effet, mais la noblesse, et plus précisément la noblesse de l’esprit. Une France égalitariste, donc occupée à s’égaliser elle-même, affairée à ce haineux travail sur soi, cesse d’être la patrie de la liberté, et de la contagion de la liberté. Elle cesse d’être l’espoir de ceux qui souhaitent accéder à la liberté.

Par sa tradition de noblesse de l’esprit, la France a, plus que l’Amérique puritaine et utilitaire, vocation à traduire l’idée libérale dans les langues et les traditions les plus diverses, à la faire reconnaître comme le bien et le lien commun de toutes les familles spirituelles du monde, qu’il est désobligeant et humiliant de ranger dans la seule catégorie économique du Tiers monde. Mais cette vocation passe par le haut. Elle est interrompue et obscurcie dès lors que la France se renferme dans un économisme même libéral et dans un sociologisme égalitaire et culturel, à usage purement interne l’un et l’autre.

La Culture est un autre nom de la Propagande. Le prix à payer est lourd. La tentation est grande pour l’Etat, et il ne manque pas d’y céder, de faire de ce système un vaste échangeur qui permet aux loisirs de masse de refluer sur les œuvres de l’esprit, et inversement aux préférences de petites coteries au pouvoir d’envahir les loisirs de masse.

La France est devenue vraiment une République en 1875. Autant qu’une Constitution, elle a adopté alors une tradition de pensée, une littérature, une légende, nées au siècle des Lumières et mûries par le Romantisme. Pour autant, elle n’a pas rompu avec ses autres lignages : la fidélité à l’Ancien régime, à l’Empire bonapartiste, à la Monarchie orléaniste, mais aussi à l’Eglise romaine, à l’Eglise réformée, à la Synagogue. La République, comme la Monarchie avant elle, est une foi française, qui rassemble, un légendaire français qui réunit les générations vivantes aux grands ancêtres, foi et légende ouvertes et propices aux ralliements dans l’honneur : une noblesse donc, mais le contraire d’une caste oligarchique. La République porta à une sorte de perfection le mécanisme : elle fit de l’instruction publique la voie d’accès à la fois à ce grand théâtre et à un parterre capable de juger en connaissance de cause. Pour mériter ce titre de noblesse, il était souhaitable de savoir sa grammaire, ses auteurs, son histoire. Mais quiconque les savait, même s’il n’était pas né Français, avait la France pour seconde patrie, prenait rang et plaisir au théâtre. Mais il s’agissait toujours d’une noblesse, si ouverte fût-elle, c’est-à-dire d’un rôle et d’une forme hérités, d’une discipline reçue, d’une règle du jeu acceptée, dont la liberté d’interprétation laissait une vaste carrière au talent et à l’invention.

On peut sans doute regretter que, trop fidèle à l’Ancien régime, très grand seigneur dans ses finances, la République ne se soit pas montrée plus éduquée et éducatrice dans cet ordre-là. La preuve que la République était au fond traditionnelle est le peu de souci qu’elle eut de mettre en lumière et en valeur l’intelligence des règles du jeu économique moderne. La morale de la République française comme son programme d’éducation voulaient ignorer que l’économie et les finances libérales sont le sel de la démocratie, et non plus, comme l’Ancien régime, le secret confié aux domestiques et la honte des bourgeois. Un demi-siècle de marxisme et d’économie mixte ont encore compliqué pour nous l’héritage des grands seigneurs. Il reste que, même avec cette carence, la République faisait des Arts libéraux le mode et la condition d’accès à la seule noblesse compatible avec la démocratie politique : celle de l’esprit. Sur ce point, elle était à la fois moderne et classique, et elle servait bien la nation. Faut de ce principe d’anoblissement aussi ancien qu’elle-même, la France est menacée dans son être. Elle est en train de devenir une entité géographique où se juxtaposent des grumeaux socioculturels.

Nous sommes loin de la polémique des Déracinés. Au lieu de Kant, corrupteur des âmes selon Barrès, un ministre français de la Culture propose en modèle aux lycées français, et il subventionne, la « culture rap », importée des quartiers ensauvagés du Nouveau Monde. Cette répartition des Français en clientèles hétérogènes de consommation, justifiable chez un directeur commercial de grande surface, peut surprendre de la part d’un élu de la République, membre au surplus du pouvoir exécutif.

Cette culture de l’éparpillement et de la conjoncture travaille à remplacer la civilisation française, à la fois dans la singularité historique qui relie la nation en profondeur à sa substance permanente, et dans son universalité spirituelle qui par le haut la relie à toutes les manifestations de l’esprit humain. Cette manipulation des mentalités redoute à bon droit toute magistrature indépendante qui viendrait lui opposer ce qui demeure et doit demeurer pour que l’esprit ait encore domicile en France.

Il n’est plus question, dans la langue courante, ni même dans le discours officiel, de République. On ne parle plus que de Pouvoir. La République avait pour finalité de hausser à sa vie publique, et d’anoblir par l’éducation, ses citoyens. C’était un régime représentatif et libéral. Le Pouvoir ne conçoit d’autre finalité au service public que d’étendre son omnipotence sous couleur de répandre égalitairement ses bienfaits. Cela revient à réduire l’ensemble des citoyens à la condition de consommateurs, pour concentrer en peu de mains toutes les fonctions, non seulement celles que distinguait Montesquieu, mais d’autres apparues entre-temps, comme l’économique, et dont il ne serait pas venu à l’esprit d’un homme des Lumières de les faire dépendre du politique, pas plus que les mœurs et les goûts. Le Pouvoir se comporte comme si le corps politique était un marché, mais, étant un Pouvoir politique, il est en mesure à la fois de persuader, de manipuler et de contraindre. Egalisateur, il rend servile. En morcelant, il divise et il règne. Le nom de France, superstition, l’importune.

Le couple France-République est donc remplacé par le couple Pouvoir-Culture. Le Pouvoir culturel est le moteur d’une révolution du même nom qui nous fait entrer dans l’étrangeté radicale d’un monde nouveau. Ce monde nouveau n’est pas symétrique du Nouveau monde, en dépit de beaucoup d’apparences communes et d’emprunts incontestables. Il est d’abord la négation persévérante, systématique, haineuse, de l’Ancien.

Décadence ? Ce mot est trop beau, trop romantique pour se faire jour dans notre prospérité frivole et repue. La rhétorique, qui apprenait aussi bien à contracter qu’à amplifier, selon les règles d’un jeu qui fait de la langue la danse de l’esprit, a été remplacée exclusivement par la contraction de textes et le résumé de dossiers, utiles sans doute, mais qui, sans le contrepoids de l’amplification, dessèchent le cœur et apprennent à courber l’échine de l’âme. Ce degré zéro de l’écriture, opprimant pour l’enfance et la jeunesse joueuses, est descendu des grandes aux petites écoles, et a jeté l’interdit sur l’image qui fait voir, l’allusion qui fait entendre, le trait qui éclaire, bref toute la lyre des lettres françaises. Il ne reste plus que deux degrés de style : le style administratif et le style voyou, deux langues de bois. Aussi « décadence », mot ancien, mot-poème, ne peut-il convenir à un monde nouveau sec, neutre, avide, à qui l’éloquence fait beaucoup plus peur que la poésie.

Notre constriction démocratique, organisée par un Pouvoir froid qui ne rêve ni ne fait rêver, est non seulement dépouillée de la plupart des genres littéraires, mais de ce romantisme poétique auquel le grand public en réalité a été et est toujours sensible. La France peut très bien se passer de lui. Comme Venise dans les fresques de Giambattista Tiepolo (Il Mondo Nuovo), la France est triomphante et vivante dans toutes les bibliothèques du monde, dans ses musées, dans son histoire, dans sa légende, dans sa langue, latin des Modernes, et son essence, comme celle de Venise peut être confiée sans crainte à ces bouteilles à la mer. La France, patrie de l’esprit, est aussi inaliénable que peut l’être la Grèce malgré Papandréou, l’Espagne malgré Gonzalez, l’Italie malgré De Michelis, la Chine malgré Mao. La France de toujours est l’une des noblesses dont l’Europe se compose, l’une des plus hospitalières, sûrement la plus gaie, et l’on n’imagine mal sans elle l’Europe ni tout simplement le monde. Tel est cependant le pesant empire du « Nouveau monde » culturel jusque dans notre langue qu’on en vient à hésiter à écrire une phrase dont le nom soit le sujet.

Mais aujourd’hui, le scrupule porte sur le style autant que sur la pensée. L’allégorie France est entrée dans la clandestinité, et avec elle tout un bonheur de langue qui permettait à la volonté générale de la nation, dans sa transcendance par rapport aux vocations particulières, de se formuler, à la mémoire commune à tous les Français de naissance ou de choix de se résumer et nommer.

On parle encore de société française, de politique culturelle française, mais cet adjectif est une commodité pour désigner l’actualité immédiate, un ensemble flou de modes et d’opinions observées par sondages, manipulées par des « coups ». Faute de France, on dit Culture, et ce singulier lui-même est une litote pour dire vulgairement Babel. Inventée par le nationalisme allemand, transportée peu à peu en France, la Culture n’y retrouve de référence nationale, vaguement, par accès, que pour s’opposer à ce qu’il est convenu d’appeler l’ « impérialisme culturel » américain. La IVe République a effacé les traces du fascisme, mais elle a laissé, et la Ve n’y a pas remédié, l’empreinte du système soviétique s’imposer à des pans entiers de la société française. On gémit sur les McDonalds du boulevard Saint-Michel, mais on oublie les villes entières de la périphérie de Paris où les avenues Maurice-Thorez et les boulevards Lénine ressemblent à s’y tromper à leurs modèles de Berlin-Est et de Moscou, d’avant la chute des soviétiques. Des générations de « cadres » français ont été formées par les écoles du Parti, la presse du Parti, les meetings du Parti, et par diverses métastases, passant par le maoïsme, le trotskisme, le tiers-mondisme, ont fait leur chemin dans les syndicats, les mutuelles, l’administration, l’enseignement, la presse « capitaliste », les institutions « culturelles » du Pouvoir. La rage au cœur, mais la rage est une énergie, ils ont dû s’adapter à la victoire de l’économie libérale, et à la déroute de la « révolution » : ils ont enfin trouvé dans le Pouvoir-Providence, qui s’est substitué à la République, le milieu favorable à la volonté de puissance qui leur est née à la fois de leur ancienne haine de la France « bourgeoise » et de leur rage nouvelle de la sentir persévérante.

La « troisième voie française », ni communiste ni capitaliste, a fini par engendrer un monstre qui conjugue deux amoralités, deux stérilités, celle du communisme et celle d’un capitalisme d’Etat de nouveaux convertis. La Culture subventionna et mit en avant longtemps les spectacles qui servaient la « vision du monde » marxiste, et ceux qui émanaient de la « contre-culture » new-yorkaise. Le Berliner Ensemble de Brecht, vitrine culturelle de la RDA, devint dès 1951 le modèle absolu des spectacles du « secteur public et décentralisé ». Or la « brechtisation » de la vie politique et de la vie spirituelle de la nation, la déroute de la Comédie-Française, signalent la défaillance du théâtre classique de la nation et de sa langue. On a vu apparaître un show-business de la communication et de l’information qui en fait une immense amplification du music-hall, à vocation encyclopédique. En puissance, tout entre, ou entrera, dans cette broyeuse de masse, science, littérature, religion ou politique, consommant et consumant par une pornographie de l’imaginaire toutes les substances de l’esprit. C’est du moins ce qui s’est passé en France, où le Pouvoir n’a pas manqué de faire des nouveaux médias un usage avide, leur prêtant ainsi une autorité sacro-sainte qu’ils n’ont nulle part ailleurs, même là où en apparence ils sont encore plus abondants et plus divers.

En réalité, il n’existe pas en France, comme aux Etats-Unis et ailleurs en Europe, un « secteur privé » d’information et de critique véritablement indépendant des pressions et des chantages officiels. Il y en avait un quand l’opposition politique était idéaliste et « de gauche ». Il n’y en a plus quand la gauche, devenue un syndicat d’intérêts au pouvoir, détient tous les leviers de commande, l’argent nationalisé, les petits écrans respectueux, l’immense répertoire de pressions dont dispose l’Etat-Providence, les sociétés de pensée, les syndicats, tout cela enveloppé dans un grand « élan culturel ». Manipulés ou ébahis, les Français sont plongés dans un festival perpétuel et de commande, où publicité et propagande, divertissement de bas étage et information tronquée s’embrouillent inextricablement.

Sous couleur de « démocratisation » des Arts et Lettres anciens, le Pouvoir fait mine de réserver pour l’exportation et la consommation d’une « élite » un « secteur privilégié » qui, grâce à sa haute protection et subvention, serait indemne de la vulgarité médiatique « pour tous ». C’est un secret hypocrite de la « démocratisation » culturelle. Il n’en demeure pas moins que sa légitimation par la Culture oblige le Pouvoir à des contorsions voyantes qui corrompent un peu plus son autorité morale, et qui corrompent invisiblement la vraie culture. La Culture d’Etat a de plus en plus profondément fonctionnarisé et clientélisé les Arts et Lettres et les a compromis plus que dans aucun autre pays au monde avec le music-hall politico-médiatique. Tout un monde naguère remuant et plutôt porté à la fronde est rallié aux idées reçues du Pouvoir et à une extrême prudence respectueuse à son égard. Une surprenante sécheresse s’est abattue partout où le talent avait coutume d’aller au-devant des désirs et des aspirations du public. Un no man’s land bruyant et affairé s’étend maintenant entre les « créateurs », dans leur cage plus ou moins dorée, et le public dûment « sondé », et sommé de ne souhaiter que ce qui lui est imposé par le matraquage publicitaire, qualifié de « communication sociale ».

Tout se tient dans le monde nouveau. S’il peut connaître en France une perfection aussi bien huilée, c’est qu’il a su y pervertir ce qui était le principe national : le service public, et lui associer ce qui a toujours été son malheur : l’égoïsme, la vanité, le cynisme des intérêts de groupe se dissimulant et se drapant dans la sublimité de la Raison d’Etat ou du partage égal entre tous.

Aux origines de l’Etat culturel

Les formules fondatrices de Malraux plaçaient la France à l’avant-garde d’un nouveau « droit de l’homme », le droit aux chefs-d’œuvre, mais à l’intérieur de ses propres frontières, et pour un dessein beaucoup plus ambitieux, quasi messianique : « Accomplir le rêve de la France, rendre la vie à son génie passé, donner la vie à son génie présent et accueillir le génie du Monde » (Décret du 24 juillet 1959). Enoncés d’un dogme, objet de foi, ces assertions ne pouvaient donner lieu qu’à des exégèses apologétiques, ou des variations oratoires. Nous voyons que ce droit et ce devoir politique sont aussi des impératifs de la morale privée : tout capitaliste de la culture est tenu de ressentir la honte de ce privilège, fruit de la « chance » et d’éprouver le souci de partager son capital avec tous. Il est clair que quiconque, parmi ces « privilégiés », ne vit pas selon cette mauvaise conscience et ce souci actif s’exclut par là même de la communauté nationale. Une touche de christianisme rend plus orthodoxe la vulgate culturelle. Elle donne en effet à entendre qu’il y aurait une charité de la culture ; il n’est pas indispensable de l’exercer soi-même, mais on est tenu d’admirer l’Etat de la faire en notre nom, avec un pourcentage infime de nos impôts. Depuis 1981, un Evangile socialiste a pris le pas sur cet Ancien testament, qui reste néanmoins en vigueur. L’Etat prend sur lui de mener à bien cette opération de redistribution, qui devrait aboutir un jour à la perfection du socialisme par la Culture. Mais, il faut reconnaître que, depuis 1988, le zèle demeure, et la foi faiblit.

On peut aussi s’interroger sur les vrais désirs de ce « plus grand nombre », qu’on nous représente comme assoiffé de cette même culture dont quelques privilégiés auraient le monopole. Les apologistes de la « Culture » prétendant parler en son nom mènent grand tapage autour de cette « misère culturelle » que la conspiration des « riches » perpétue. Un désir aussi massif, aussi uniforme, a quelque chose d’abstrait qui inquiète. Le partage égalitaire du « capital culturel », s’il était possible, ferait de chacun de nous, trahis sans sa vocation naturelle à faire bien quelque chose (bien jouer Brahms, par exemple), à bien savoir quelque chose, un de ces papillons de culture si bien épinglés par Proust. Les « œuvres capitales » et les œuvres tout court, naissent invisiblement, dans la crèche du petit nombre. Elles se font reconnaître naturellement, parfois très lentement, et même leur grande notoriété, lorsqu’elle se produit, est portée par le petit nombre. L’école, qui les nomme « classiques », est seule à pouvoir accroître le nombre de leurs connaisseurs. Mais forcer la nature de chacun, lui faire un devoir d’être titillé par les « chefs-d’œuvre »ou ce qui passe cette année officiellement pour tel, c’est à la fois gâcher les gens et les vrais chefs-d’œuvre. Cette forme de terreur, la plus retorse de toutes, est un principe puissant de stérilisation et de stérilité. Elle impose en exemple à tous les citoyens un voyeurisme touche-à-tout et frivole, ce qui naguère en effet passait pour le privilège douteux des naïfs et des mondains. La vraie culture, comme l’agriculture, est le parachèvement patient de la nature. La Culture démocratisée, avec sa majuscule, tue le naturel sous la prolifération du culturel, et de sa panoplie de prothèses.

Rien, dans le passé du général de Gaulle, ni dans ses écrits, ne laissait présager un intérêt quelconque pour l’idéal de l’Unesco ou pour son extension activiste à la France. Mais de Gaulle tenait Malraux pour son « ami génial ». En 1958, le général décida de l’écarter de l’Information (qu’il dirigeait à l’époque du RPF), mais sans lui confier pour autant l’Education nationale. Malraux obtint donc un ministère sur mesure. Pour composer cette administration inédite, on arracha à l’Education nationale la tutelle des Beaux-Arts (Arts et Lettres, Musées, Architecture, Archives), et le Centre national du cinéma au ministère de l’Industrie.

Malraux saisit avec bonheur la perche qui lui était tendue. Il brosse devant l’Assemblée nationale, le 17 novembre 1959, un panorama fuligineux de la « transformation de la civilisation mondiale ». Il évoque le péril de voir le monde dominé soit par la culture bourgeoise, européenne ou américaine, soit par la culture totalitaire. A la France revient d’ouvrir le chemin sur une « troisième voie » : la culture démocratique. Les Maisons de la Culture y pourvoiront.

« Halo », « bain », « atmosphère », « contact » : d’emblée le vocabulaire de l’illumination culturelle la situe dans l’ordre de la participation instantanée magico-religieuse, et l’éloigne de l’éducation qui, jusque-là, avait formé l’âme et justifié l’orgueil de la République. Malraux dit : « la culture est ce qui n’est pas présent dans la vie, et qui devrait appartenir à la mort ».

L’amplification de Malraux ne recule même pas devant l’absurde. Mais cet absurde interdit, intimide et décourage toute réplique. Les voies de la persuasion ne passent pas toujours par l’argumentation logique et l’évidence. L’Assemblée était d’ailleurs gagnée d’avance. Mais l’apologétique de « culture pour tous », secrètement dédaigneuse, n’espérait convertir « le peuple » aux « œuvres capitales » que par le scintillement des images et des éclairages, dans de grands concours de foule. Par vain souci d’épater le bourgeois, Malraux allait dans le sens de la culture audiovisuelle de masse, au lieu de se demander comment lui opposer des contre-feux.

Bismarck, de retour à Berlin, triomphateur, déclenche, dans un discours du 1er avril 1871 devant le Reichstag, le Kulturkampf, que l’on peut traduire en français par « Elan culturel ». Ce Machiavel prussien anéantit la règle du jeu diplomatique qu’avait rétablie en 1815 l’Autrichien Metternich, déclenchant la lutte à mort d’Etat à Etat, qui faillit avoir raison de l’Europe au XXe siècle. Comme l’a bien vu sur-le-champ Frédéric Nietzsche, l’originalité de Bismarck, Junker, conservateur, mais moderne par sa volonté de puissance nihiliste, tient à sa conception totalitaire de l’Etat, que Lénine, Hitler et leurs imitateurs des « luttes de libération nationale », lui ont ensuite empruntée.

Bismarck n’est pas un romantique. Il ne croit pas à la nation allemande. Il ne croit qu’en l’Etat, en l’occurrence en cet Etat prussien dont il était devenu maître. Le nationalisme que l’on attribue à Bismarck et à l’Allemagne bismarckienne mérite donc un mouvement de réflexion : il demeure, et pas seulement en Allemagne, un des périls politiques modernes.

Les romantiques, aussi bien allemands que français, autant Herder que Michelet, Goethe que Hugo, étaient des généreux : ils croyaient dans la nation comme ils croyaient dans la nature. Aussi, pour les romantiques, l’Etat, le bras séculier, est à la nation ce que le pouvoir temporel est au pouvoir spirituel, une institution plus ou moins respectable, un instrument, rien de plus. Le romantisme est d’essence anti-jacobine. Le junker Bismarck, en revanche, sent et agit en jacobin. Cette adoration fanatique du bras séculier, aux dépens du corps entier et de ses organes vitaux, suppose en réalité une méfiance et une hostilité radicale envers le naturel national. Elle attend de l’Etat qu’il substitue à ce naturel qu’elle craint ou méprise une mécanique efficace et sans état d’âme.

Dès avant 1870, Bismarck avait commencé à donner des preuves de son extrême modernité. Intéressé par Ferdinand Lassalle, le jeune et flamboyant disciple de Karl Marx, dont l’Organisation syndicale pan-allemande renforçait sa propre œuvre politique, il eut avec lui, pendant toute une année, des entretiens secrets (1863) : il en sortit édifié sur la contribution que le socialisme marxiste pouvait apporter à la toute-puissance de l’Etat. En 1882, imposant au Reichstag des nationalisations, il déclarait : « De nombreuses mesures que nous avons adoptées, pour le plus grand bien de notre pays, sont socialistes, et l’Etat aura à s’accoutumer à un peu plus de socialisme encore ». Rien ne lui était plus odieux que le « laisser faire » des économistes libéraux, qu’en termes dignes d’Engels il qualifiait de « manchestérisme politique ».

Le Kulturkampf, qui prit un tour très violent, était une autre voie pour étendre le pouvoir de l’Etat : sur l’éducation, les mœurs, les manières, la conscience même. Ses juristes inventèrent la notion d’Etat de droit (Rechstaat), qui fait de l’arbitraire de l’Etat la seule source du droit, et ils élargirent les missions dont l’Etat était traditionnellement investi. Si le Kulturkampf fut dirigé de préférence contre l’Eglise catholique, ce n’était pas seulement pour abattre son influence éducatrice et sociale. Plus profondément, il visait à détruire les rémanences en Allemagne des coutumes et des habitudes traditionnelles qui garantissaient l’autonomie des corps, des corporations et des Eglises dans les anciennes principautés annexées par la Prusse, ou en voie d’annexion. Ludwig Windthorst, un Westphalien (1812-1891), s’appuyait, pour défendre les droits des Eglises et des corps contre l’omnipotence de l’Etat prussien, sur le principe, d’origine aristotélicienne, de subsidiarité. Les libéraux, obnubilés par le Syllabus, ne virent pas que ce principe, honni par Bismarck, était pourtant à la racine de tout libéralisme politique. Le totalitarisme de Bismarck, qui travaillait à homogénéiser au profit de l’Etat prussien hypertrophié la diversité des principautés et des traditions du Saint Empire romain germanique, voyait dans ce principe odieux la pierre angulaire d’un ordre ancien et gênant dont sa modernité conquérante ne voulait plus.

Sans se référer au principe de subsidiarité, la IIIe République laÏque s’en tenait par anticléricalisme à la restriction traditionnelle des compétences de l’Etat. Comment, soudain, au seuil de la Ve République, l’Etat français pouvait-il se doter d’une compétence aussi neuve et ambitieuse ? En 1955, Jeanne Laurent avait publié chez Julliard un petit livre intitulé La République et les Beaux-Arts. Cette sous-directrice du Théâtre dans l’Administration des Arts et Lettres avait été évincée de ses fonctions en 1951. C’était l’anti-Malraux. Elle rêvait d’accomplir ce qui n’avait été qu’ébauché par le Front populaire et sous la Révolution nationale, et que la IVe République ne poursuivait pas : faire de l’Etat la Providence des Arts. Elle reporta, comme tant d’autres, ce zèle d’Eglise dans l’Etat. Elle était portée par l’idée que le service public a le devoir de supplanter une industrie privée des spectacles indigente et corruptrice. Par son livre, elle a établi le programme et l’argumentaire du Projet culturel de l’Etat, et toute l’immense littérature que celui-ci a déployée depuis n’est au fond que notes surabondantes en bas de pages de ce petit livre intelligent et clair.

La première partie de La République et les Beaux-Arts s’intitulait Bilan artistique de la IIIe République. C’était un réquisitoire sommaire et accablant pour l’ « Ancien régime ». Dans la mesure où la IVe s’était bornée à renouer avec les habitudes administratives de la IIIe, c’était aussi un pamphlet politique, qui eut un profond écho. Comme toute sa génération, Jeanne Laurent avait trouvé un bouc émissaire pour s’expliquer la cruelle défaite de 1940 : le République bourgeoise. Elle était portée par l’opinion générale, intellectuelle, artistique, politique, qui n’avait pas assez de mépris pour les radicaux-socialistes, que déjà Thibaudet identifiait à M. Homais.

Et pourtant.. la IIIe avait patronné une série d’expositions universelles qui, jusqu’en 1937, avait tenu en haleine le monde entier. La France, sous son long règne, avait été le foyer des deux derniers grands styles de l’art européen, l’Art nouveau et l’Art déco. Gambetta avait promis une République athénienne : celle de Becquerel et des Curie, de Gide et de Valéry, de Mallet Stevens et de Rodin, de Philippe Berthelot et sas Pléiade du Quai, celle de Monet et de Seurat, de Degas et de Bonnard, autant que la France de Louis XIV, avait ébloui l’univers comme une moderne Alexandrie.

La « vitalité créatrice » sous la IIIe avait été en raison inverse de la réserve prudente reprochée au régime, de l’absence ou de la faiblesse de ses « subventions ». Il était entendu que l’argent du contribuable ne pouvait être gaspillé dans des domaines où l’offre et la demande relevaient de choix privés, et où l’emportait le jugement de goût. Il revenait ainsi à « la société civile » d’inventer et de financer elle-même les plaisirs, artistiques ou autres, qu’elle était mieux placée que l’Etat pour connaître, approuver ou désapprouver.

Le « dirigisme » d’Ancien régime eût été lui-même très modéré. Les surintendants aux Bâtiments du roi n’avaient aucune « volonté de culture ». Ils se bornaient, si l’on peut dire, éclairés par le corps de lettrés et d’artistes cooptés qu’étaient les Académies, à rendre les villes et châteaux, les palais royaux aussi beaux, grands et magnifiques qu’il convenait au roi régnant. Aujourd’hui encore, en dépit de simplifications rétrospectives qui ont font parler de « styles », et qui nous font croire qu’ils étaient alors dictés par un « centre » absolu, c’est l’extraordinaire diversité des habitats, des décors, des moindres objets produits par une même époque qui rend si attachant ce qui nous est parvenu de la France si diverse d’autrefois.

En dépit des progrès de l’utilitarisme et de l’industrie, l’esprit de convenance, donc de diversité, d’accommodation aux lieux et aux temps, n’était pas perdu dans la République-Royaume chère à Péguy. La société civile, puisqu’il faut l’appeler par son nom, se débrouillait toute seule, et les dollars, puisqu’il faut parler chiffres, n’en affluaient pas moins à Paris. En réalité, Jeanne Laurent, dirigiste jalouse, en voulait à l’Administration de la IIIe de sa prudente réserve et de son libéralisme. Après Gambetta, il nous faut citer Hugo, le prophète du régime qui, en 1866, avait dessiné par avance les compétences du futur Etat républicain, par opposition aux excès césariens du Second Empire :

« Le gouvernement restreint à cette vigilance considérable la voie, laquelle a deux nécessités, circulation et sécurité. L’Etat n’intervenant jamais que pour offrir gratuitement le patron et l’épure. Concurrence absolue des à-peu-près en présence du type, marquant l’étiage du progrès. Nulle part l’entrave, partout la norme. Le collège normal, l’atelier normal, l’entrepôt normal, la boutique normale, la ferme normale, le théâtre normal, la publicité normale, et à côté la liberté ».

En 1955, ce règne modéré de la loi ne paraissait plus suffisant à Jeanne Laurent et à ses lecteurs. On ne pouvait plus se contenter du pouvoir de l’exemple. Passant sous silence le caractère exemplaire de l’édifice d’enseignement construit par la IIIe, Jeanne Laurent lui reprochait d’avoir eu un art et une architecture officiels « pompiers », ou, ce qui pour l’auteur était synonyme, « académiques ».

L’art officiel de la IIIe, aujourd’hui en voie de pleine réhabilitation, n’enregistra qu’avec retard, prudemment, dans un esprit de compromis, les goûts et les recherches qui suscitaient l’enthousiasme de petits cercles d’avertis. La IIIe excella au moins dans les grandes expositions de synthèse. Aucune exposition depuis 1959, ni pour le succès international, ni pour la « vitalité créatrice », ne peut de très loin être comparée à cette séquence glorieuse. Nous avons néanmoins un art officiel. Mais l’Arche de la Défense, écho tardif des audaces constructivistes et du Bauhaus, pourrait aussi bien se dresser à Sydney ou à Ryad.

La chance de l’art « académique » sous la IIIe a été justement d’être soumis à la critique incessante, que lui opposaient de grands talents indépendants. Il était jugé, même dans la presse, à l’aune du goût difficile et dédaigneux de mécènes et d’un public averti. Le monarchiste, puis anarchiste, Octave Mirabeau pouvait écrire, avec une virulence oubliée de nos jours : « Il n’en reste pas moins entendu qu’en 1910, en pleine République radicale-socialiste, il n’est d’art valable que l’art officiel, de peintres et de sculpteurs représentatifs que les peintres et sculpteurs de l’Institut. Et les autres, je veux dire les Rodin, les Monet, les Renoir, tous ceux qui maintiennent par des chefs-d’œuvre la supériorité de notre art français, ne comptent toujours pour rien, pour moins que rien ». Cette critique pugnace et cette concurrence entre art officiel et art plus ou moins « maudit » tenaient les uns en respect et exaltaient les autres. C’était tout simplement une situation libérale. Quand il n’y a plus qu’un parti, le parti ministériel, et un chœur de thuriféraires, l’ennui, la médiocrité, font des ravages.

Ainsi la République « bourgeoise », respectueuse de l’Académie, avait osé préférer pour ses commandes, pour ses prébendes, pour ses croix d’honneur, Bonnat à Degas, Besnard à Cézanne ! Pour autant, Degas et Cézanne, bourgeois eux-mêmes s’il en fût, avaient œuvré en paix dans cette bonne République, et trouvé peu à peu la gloire.

Jeanne Laurent dévide alors une litanie qui a été depuis récitée et amplifiée : c’est le prétendu « refus » par l’Etat du legs Caillebotte, c’est le « ratage » après 1918 par les Musées des ventes Kahnweiler et Udhe, c’est la « fuite à l’étranger » de tant de chefs-d’œuvre qu’on aurait pu faire entrer alors dans les collections publiques à si bas prix. Or, l’argument suprême de Jeanne Laurent, selon lequel la IIIe République aurait, par son incurie, laissé s’établir en province un « désert culturel », est loin d’être convaincant. Seules des coteries de demi-habiles du Quartier latin ou des beaux quartiers pouvaient être assez arrogantes et pénétrées de leurs propres préférences pour prétendre ranger les jeunes filles de Bellac ou les natifs de Manosque parmi les « sous-développés » de la Culture.

Cette attitude condescendante et intolérante est exactement identique à celle des missionnaires chrétiens, rigoristes ou puritains, qui osèrent dépouiller leurs propres « indigènes » des mœurs, des croyances, plaisirs et fêtes qu’ils estimaient païens et primitifs.

En 1955, la « terreur » régnait dans les lettres françaises, comme elle régnait chez les « intellectuels ». Sartre avait pris le relais d’André Breton dans le rôle de Robespierre. En 1948, il avait publié Qu’est-ce que la littérature ?, où il accusait les lettres françaises de s’être « embourgeoisées » depuis la Révolution, et ne voyait de salut politique pour l’écrivain moderne que dans une poésie de rupture absolue ou, faute de mieux, dans une critique militante de tout compromis passé et présent des lettres avec l’ « ennemi de classe ». Puis, en 1953, Roland Barthes publia Le Degré zéro de l’écriture : au nom de l’ « Histoire » hégéliano-marxiste et sartrienne, la littérature est condamnée à se purifier, jusqu’à ce qu’écriture s’ensuive, de tous les « lieux communs », à commencer par elle-même, avec lesquels elle s’est compromise au cours de sa longue servitude envers la « bourgeoisie ».

Cette critique terroriste, qui donne à qui l’exerce un pouvoir de procureur général, Paulhan avait montré combien elle est dommageable à la littérature. Car celle-ci, à moins de se faire hara-kiri, trouve sa vitalité et son large rayonnement dans ces « lieux communs » qui sont sa raison d’être. A vouloir confondre, au nom de la Terreur, l’étoffe des lieux communs avec leur usure dans la vie courante, à plus forte raison avec leur usage de propagande ou de publicité commerciale, on jette le bébé avec l’eau sale, on sort de la conversation civile et humaine. On se place en dehors de la démocratie.

En réalité, l’art populaire, quand il réussit à être vraiment populaire, peut aller jusqu’au secret des lieux communs aussi bien que l’art savant. L’un et l’autre chacun dans son ordre, participent à leur manière de la grande démocratie des lieux communs. Celle-ci repose en dernière analyse sur la nature humaine, dont le secret est manqué à coup sûr quand, après l’avoir interdite, on le condamne à ruminer ses crimes, et à les expier en se pliant à une culture qui ne lui dit rien, mais qu’elle doit faire semblant d’aimer pour ses péchés. Pour la Culture d’Etat, « vivant » signifie contemporain et au goût des coteries régnantes. Vivant signifie en réalité en accord avec la nature, et comme telle, vainqueur du Temps.

Qui ne voit de parenté profonde entre cette Terreur politico-littéraire et l’Etat culturel ? sur son passage l’herbe de l’art, spontanément populaire, aussi bien que des arts savants traditionnels, ne repousse plus. Encore un peu de temps, et c’est Vilar lui-même, Jean Dasté et les héritiers de Copeau qui se verront accuser de tromper le peuple et de ne pas comprendre la critique brechtienne des lieux communs. Son public hexagonal est devenu un public de commande, qui n’interroge plus son sentiment pour juger, mais qui approuve docilement ce que l’idéologie officielle demande qu’on approuve, douce terreur qui dispense de chercher le secret des arts : le bonheur de reconnaître la nature au fond des lieux communs.

Le train de l’Administration culturelle s’accompagna à chaque station de déclarations d’un mépris appuyé pour ce qui passait pour obscurcir l’intelligence de nos concitoyens. Ces misérables régals de bourgeois et de petits-bourgeois avaient cependant l’avantage, ainsi que le théâtre de Boulevard, de bien servir la langue nationale et de renforcer sa fonction naturelle de lien commun entre Français. En 1955, n’en déplût à Jeanne Laurent et à André Malraux, Georges Thil et Ninon Vallin étaient aussi célèbres dans toute la France que Georges Simenon et Maurice Chevalier. Ce n’était pas un indice d’inculture générale.

Cette idée de la culture comme d’un liquide ou d’un gaz, dont on ne supporte pas la concentration, qui doit à tout prix être « diffusé » uniformément partout, est une idée d’ingénieur de fluides, ou d’impérialiste du goût. Jeanne Laurent appelait et prophétisait un commissaire investi des pleins pouvoirs, et qui mettrait fin énergiquement à la tragédie où le libéralisme de la IIIe avait plongé l’art français.

On ne peut reprocher à Jeanne Laurent la cohérence de pensée. Elle eut deux « bêtes noires » : la Société des Comédiens français et l’Académie des Beaux-Arts. Il fallait chercher là les causes de la déchéance « bourgeoise » des arts français. Ces corps intermédiaires avaient freiné ou empêché l’action rédemptrice de l’Etat. Un de ses successeurs, Michel Guy, conseillé par Jacques Rosner, supprima en 1974 le concours de sortie du Conservatoire, pépinière traditionnelle des étoiles du Français.

Tout s’est passé comme si ce livre de Jeanne Laurent avait non seulement inspiré l’idée d’un « commissariat à la Culture » qui convînt à un spécialiste célèbre de la propagande, mais dicté souvent sa conduite au « commissaire », une fois qu’il fut aux affaires.

Deux essais comparés d’Etat culturel

1. Le Front populaire

Dans sa République des Beaux-Arts, Jeanne Laurent excepte, de sa vindicte, parmi tous les politiciens de la IIIe République, le seul Jean Zay, ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts de 1936 à 1939. Faudrait-il croire que le Front populaire a posé les premiers jalons de ces Affaires culturelles confiées en 1959 à l’auteur de L’Espoir ? Il est vrai que « les intellectuels antifascistes », dont était Malraux, usaient et abusaient, dans leurs journaux et revues, du mot « culture ». Le dirigisme culturel de Staline leur semblait un modèle, et la meilleure réponse possible à celui d’Hitler et de Mussolini. Leur problème, nous allons y revenir, était de rallier « le peuple » à leur cause, et Malraux n’était pas le seul à penser que les arts pouvaient être d’efficaces aimants.

Zay fit ouvrir le Louvre de nuit, et organiser des visites guidées gratuites dans les salles éclairées a giorno. C’était très bien, mais on était loin de la « culture pour tous » et de la Renaissance que, par un optimisme d’époque, en attendait Jacques Soustelle.

Léo Lagrange, ministre des Sports et Loisirs, appartenait, lui, à l’aristocratie républicaine de la IIIe. Il cherchait une formule républicaine qui répondit à la politique, alors unanimement crainte et admirée, des régimes allemand et italien en matière de sports et de jeunesse. A la mystique néo-païenne des fêtes propre au fascisme, Lagrange opposait des délassements qui n’abolissaient pas la liberté de choix de chacun, sports, tourisme, scoutisme, théâtre, lecture, initiation aux arts.

Lagrange s’appuya donc sur les associations émanant des syndicats pour favoriser l’éducation populaire dans les sports, les arts, la lecture. Or, c’est justement cette notion d’ « éducation populaire », trop rustique et modeste aux yeux de Malraux, que combattit et rejeta la « Culture » du nouveau ministère en 1959. Dans le vocabulaire de Léo Lagrange, le mot « éducation » revient fréquemment. Mais il avait le sens d’un goût moyen et populaire et des plaisirs sans prétention.

Jean Zay, emprisonné de 1940 à 1944, assassiné le 12 juin 1944 par les miliciens de Darnand, fut un ministre encore plus jeune de Léon Blum. Les Sports et les Loisirs, pour Jean Zay et Léo Lagrange, devaient être couplés avec l’école, dont ils étaient le complément et non le substitut. Dans ses très beaux Souvenirs et Solitude qu’il écrivit en prison, chaque page donne des preuves du respect que Jean Zay, ministre des Beaux-Arts, éprouvait pour l’Université et la science françaises. Il se préoccupa de créer une école nationale d’administration, qui dans son esprit devait compléter, pour le recrutement des administrateurs, « l’œuvre démocratique poursuivie depuis de nombreuses années dans l’enseignement public et de prolonger en quelque sorte l’école unique ». Il fit en revanche adopter en 1937 une réforme de l’enseignement généralement approuvé. Elle prolongeait la scolarité obligatoire à quatorze ans, et prévoyait en conséquence le budget de constructions scolaires

Jean Zay, emprisonné de 1940 à 1944, assassiné le 12 juin 1944 par les miliciens de Darnand, fut un ministre encore plus jeune de Léon Blum. Les Sports et les Loisirs, pour Jean Zay et Léo Lagrange, devaient être couplés avec l’école, dont ils étaient le complément et non le substitut. Dans ses très beaux Souvenirs et Solitude qu’il écrivit en prison, chaque page donne des preuves du respect que Jean Zay, ministre des Beaux-Arts, éprouvait pour l’Université et la science françaises. Il se préoccupa de créer une école nationale d’administration, qui dans son esprit devait compléter, pour le recrutement des administrateurs, « l’œuvre démocratique poursuivie depuis de nombreuses années dans l’enseignement public et de prolonger en quelque sorte l’école unique ». Il fit en revanche adopter en 1937 une réforme de l’enseignement généralement approuvé. Elle prolongeait la scolarité obligatoire à quatorze ans, et prévoyait en conséquence le budget de constructions scolaires que cette mesure impliquait. La réforme créait à égalité, au côté du cycle d’études classiques, un autre moderne et une autre technique. Cette évolution ne sacrifiait ni les humanités, que la gauche révérait alors autant que l’Action française, ni les études modernes et techniques, indispensables dans une nation industrielle, ni la démocratie, que l’accent mis sur l’orientation servait, mais sans démagogie égalitariste.

Zay se garda des séductions de la mode et de l’avant-garde, qui s’exerçaient à plein sur l’extrême gauche intellectuelle du Front populaire. De tradition classique et rationaliste, il tenait pour « ténébreuses et byzantines » les préférences post-symbolistes et surréalistes qu’affectaient les gens du monde et les intellectuels révolutionnaires. Il préférait La Fontaine à Mallarmé, Jules Renard et Anatole France et même à Valéry, qu’il appelait le « dauphin du symbolisme ». Il chercha en somme à atténuer le décalage, dont la IIIe République s’était fort bien accommodée, entre l’art des diverses « avant-gardes » et l’art officiel, sans toutefois s’efforcer de les identifier.

Aux questions que se posaient les mélomanes, Jean Zay répondit en 1936 par la nationalisation de l’Opéra et de l’Opéra-Comique, qui justifia aux yeux des élus du Front ce budget de luxe, mais il maintint le mécène Jacques Rouché à la tête de la toute neuve Réunion des Théâtres lyriques nationaux, où il demeura jusqu’en 1945.

Dirigistes donc, mais avec tact et modération, Jean Zay et Léo Lagrange à eux deux formèrent pendant trois brèves années le plus complet « ministère de la Culture » républicaine de la IIIe, avec pour seul précédent le bref ministère Antonin Proust dans l’éphémère gouvernement Gambetta. Ce radical, ce franc-maçon, de fils d’instituteur, dans un moment de montée des périls, se voulut donc bien le Périclès de la « République athénienne » menacée. C’était bien, avec une tout autre cohérence que lors du bicentenaire de 1989, la mise en œuvre complète et consciente de la religion civile selon Rousseau, de la cité antique selon Fustel de Coulanges, de la sociologie religieuse laïque de Durkheim, mais corrigées par le libéralisme des Propos d’Alain et de son esthétisme. La philosophie de la République ne s’opposait pas seulement à celle de Vladimir Ilitch Lénine et d’Adolf Hitler : elle protestait contre l’Etat technocrate et culturel d’après-guerre. Zay incarnait la République athénienne. Ses héritiers nominaux de 1981 ne se rattachent pas à lui. L’Etat culturel n’est plus le culte républicain de la Raison, moins encore celui de la Beauté. C’est celui du coup médiatique. Entre Jean Zay et nous, il faut maintenant faire témoigner Emmanuel Mounier.

2. Vichy et « Jeune France »

La IIIe a été considérée comme responsable de la Défaite. On oublie sur-le-champ que le même régime avait valu à la France la plus grande victoire militaire de son histoire. La IIIe ne trouva pas d’avocat. Seul Marc Bloch[2] reste intégralement fidèle aux principes libéraux de la République vaincue, à qui la vertu avait finalement manqué. Même Léon Blum, plus tard, dans son beau livre A l’échelle humaine, se tiendra sur la défensive. Même Giraudoux déclare forfait dans Sans pouvoirs. Anatole France, celui de L’Ile aux pingouins, n’était plus là pour rappeler la « douceur de vivre » sous cet excellent régime. La IIIe fut donc englobée dans le mépris pour le « stupide XIXe siècle », ou pour le « bourgeois », cette aberration de l’histoire.

La Révolution nationale proclamée par Vichy tira profit de ces hautaines amertumes qui cachaient une intense humiliation. Cet Etat moignon, ligoté par des accords d’armistice draconiens, déploya d’autant plus d’activité législatrice, réglementaire et culturelle sur sa propre société civile bâillonnée, qu’il était réduit à l’impuissance à l’extérieur.

Vichy ne s’attaqua pas de front à l’édifice de l’Education nationale. Il développa en revanche une « politique de la jeunesse » et de ses « cadres » qui commence indirectement à dépouiller la République de sa raison d’être : l’émancipation des esprits. Le scoutisme et le patronage catholique, influencés par les Maisons de la Culture et les Œuvres laïques des partis du Front populaire, s’enhardissent à concevoir une « mission culturelle » de vaste échelle appuyée sur l’Etat. En vérité, dès avant 1940, inspirée par les deux modèles, catholique et laïque, l’armée eut pour mission de plonger le contingent dans un bain de « culture ». De Lattre de Tassigny, passé en 1939-40 à la tête de la Ve armée, à Strasbourg, décida « une innovation originale en créant une section vouée à tous les problèmes de l’ordre psychologique et moral, et dotée de moyens adaptés : photos, cinéma, contacts avec la presse ». Ainsi, lorsque le gouvernement de Vichy entreprend une « politique de la jeunesse », ce ne sont donc pas les idées qui manquent. Le général Huntzinger, ministre de la Guerre, codifie l’organisation des « Chantiers de la Jeunesse ».

Mais c’est évidemment à Uriage que les semences d’un véritable Etat culturel levèrent. Le « château de Bayard » lançait un défi, sur la terre de France, aux burgs médiévaux où les SS aimaient loger leurs « maisons ». A Uriage eut lieu la jonction entre les militaires et les intellectuels de la revue Esprit, « non-conformistes des années 30 », sous la conduite d’Emmanuel Mounier. Il ne fait aucun doute que le projet mouniériste ne fut qu’une des nombreuses velléités, et mineure, parmi celles qu’agitait le nouveau régime. Dès 1942, ce projet était hors course. Mais pendant un peu moins de deux ans, il fut mis à l’essai.

A Uriage, on était assez bon Français pour vouloir une France de nouveau forte, capable de « tenir son rang » dans le monde nouveau. Il était donc question de former une aristocratie française de « chefs », semi-militaire et semi-intellectuelle, activiste, virile, solidaire, armée d’une foi brûlante contre les vices de l’Ancien régime démocratique : l’individualisme, l’hédonisme, le mercantilisme et le capitalisme. Et pourtant, cette école d’officiers désœuvrés se proposait de bonne foi de préparer une France enfin vraiment moderne. Le « mythe du XXe siècle », tel qu’on l’imaginait à Uriage passa avec armes et bagages à la résistance la plus courageuse dès la fin 42, mais il resta placé sous la même constellation immobile. La République libérale demeurait l’ennemie.

L’autre instrument de travail pour Mounier est beaucoup moins connu et il intéresse plus directement notre propos : l’Association « Jeune France ». En dépit de sa vie brève (novembre 1940 – mars 1942), elle est une étape déterminante sur le chemin qui nous conduit aux « Affaires culturelles » de la Ve République. Pour la première fois en France, un organisme analogue à l’Opera Nazionale Dopo Lavoro (OND) de l’Italie fasciste, au Kraft durch Freude hitlérien, se loge dans l’appareil d’Etat. En 1935, Mounier et son ami Ulmann s’étaient rendus à Rome à l’invitation de l’Institut de Culture fasciste. « Jeune France », qui a pour âme l’équipe d’Esprit et pour stratège Mounier, se charge des cérémonies du nouveau culte. Tandis qu’Uriage voulait créer une nouvelle aristocratie d’Etat qui remplaçât les politiciens et universitaires libéraux de la IIIe, « Jeune France » veut doter cette aristocratie de médiations « culturelles » qui scellent autour d’elle un peuple fervent, et d’abord la jeunesse.

La « culture » en ce sens, devient le lien direct pseudo-religieux ou sacral qui, supprimant les individualismes, les différences entre familles d’esprit ou les options philosophiques, les degrés sociaux, réunit toutes les « personnes » autour d’un objet de foi unanimement partagé, et les unit à ses « chefs ». Uriage et « Jeune France » pensent la société future en termes hiérarchiques. Dans les deux cas, on le parle ni de démocratie ni d’égalité, il n’est question que de communauté organique, dont les chefs sont le moteur, la « culture » les rouages et l’huile.

C’est seulement après la guerre, quand le Parti communiste se présentera avec une nouvelle arrogance comme le parti de la Culture, que fusionneront plus intimement le patronage marxiste et le patronage catholique, le premier servant de plus en plus de caution « de gauche » à l’autre. Dans l’Etat qui se profile alors à l’horizon de ces deux « laboratoires », la distance et le secret, qui sépareront le commandement de l’obéissance, seront comblés par la participation culturelle : la « Culture », dans les cercles où les amis d’Esprit côtoient dans anciens d’Ordre nouveau, des maurrassiens, bref des « non-conformistes des années 30 », se veut populaire, non seulement au sens folklorique, mais en ce sens qu’elle fait appel à l’affectivité, à l’admiration, au vague des passions, communs au peuple et à ses chefs.

L’étude du « ministère de la Culture » dont Emmanuel Mounier et ses amis furent, pendant dix-sept mois, les animateurs et les penseurs éclaire rétrospectivement l’idéologie actuelle de la « culture ». L’idéologie culturelle n’est démocratique que par sa volonté totalisante de s’appliquer à « tous ». Mais elle ne cherche pas à libérer, dans la même quête de vérité, dans le même respect des lois, la singularité des talents et des pensées. Elle ignore la distinction proprement moderne entre vie publique et vie privée, entre la règle du jeu fixée par la loi et le libre jeu des préférences et vocations individuelles.

Deux textes de 1941, émanant tous deux de l’association « Jeune France », peuvent passer pour les incunables de la vulgate culturelle. Le premier dit ceci « Culture, maintenant, c’est l’accoutumance imposée aux esprits, à l’aide des arts utilisés comme moyens de séduction et d’imprégnation, de formules répétitives, de slogans, de poncifs idéologiques. » L’art qui libère, la culture qui fait croître, entrent ainsi dans un projet totalitaire : l’esprit captif se voit contraint de travailler à une conversion collective, à cimenter un nouveau régime politique, et à renverser les effets du rationalisme laïque qui était la philosophie du régime défunt.

La « volonté de culture » renverse complètement l’idée traditionnelle. Maintenant, la culture n’est plus une activité qui trouve en elle-même son propre principe et sa propre récompense : c’est un objectif, un objectif collectif, qu’il s’agit de répandre et de diffuser de l’extérieur par des techniques opportunes, comme on le fait pour le lait en période de disette, afin de consolider la communauté menacée d’éclatement. « Jeune France » prend donc la relève de la République bourgeoisement libérale, en substituant la vraie culture, celle qui enclenche la « personne » dans la « communauté », à l’émiettement des individus dans de « vains divertissements », « l’oisiveté », le « temps vide ». Il faut donc former des « hommes nouveaux » qui, s’appliquant à faire surgir « les sources mêmes de la résurrection du pays », se livreront à une « vaste croisade pour faire de nouveau du peuple français, qui ne l’est plus, le peuple le plus intelligent du monde ». La France rassemblée deviendrait une église peuple de fidèles « personnalistes ».

Rédigé hors de l’Université, par un agrégé de philosophie, ce texte, qui la vise, n’est pas sans analogie avec le fameux Discours du rectorat prononcé par Heidegger en 1933. Même appel, à long terme, à faire collaborer un enseignement nouveau à la tâche de régénération totale de la nation, pour se porter à la rencontre de l’ « esprit du peuple » retrouvé. C’est la même dénégation de la raison critique, et des Arts libéraux comme constitutifs de l’autodiscipline de la liberté.

Le premier principe est d’abolir la distinction entre les « activités d’expression » et les « activités pédagogiques », en d’autres termes entre l’émotion et la raison, entre la participation sensorielle-motrice et l’apprentissage des disciplines sévères de l’esprit.

Il est clair que, dans ce type de formation, l’élite de formateurs projette ses propres certitudes dans les disciples qu’elle se donne pour tâche de former, faisant « corps » avec eux. C’est bien ainsi que l’entendait Heidegger dans sa vision du nouveau savoir allemand « communautaire », qui ne laisse aucun espace de jeu aux instances indépendantes de l’opinion publique, à la critique argumentée, ni à la collaboration maïeutique ou dialectique du maître et de l’élève dans la quête de la vérité.

Comment seront formés ces « formateurs » ? La doctrine « personnaliste » leur sera d’abord inculquée. Le « bagage » littéraire des nouveaux croisés est défini surtout par des refus. Telles sont les lumières qui vont dissiper l’ignorance française. Un demi-savoir fuligineux d’ « animateurs culturels » est donc parfaitement situé.

Ce catéchisme culturel ne pouvait manquer de faire place à la morale. Elle formera les caractères par l’exemple héroïque et hagiographique. Parmi les modèles à suivre : « Roland ; un chef des croisades ; Saint-Louis ; les grands caractères de la Réforme : Coligny, d’Aubigné, l’Hospital (sic) ; Descartes, Poussin, Saint-Just (sic), Psichari, le père de Foucauld, Péguy, un ou deux colonisateurs. » Ces Vies parallèles du pauvre qui mélangent fiction (Roland) et histoire, guerriers et philosophes, résument assez bien l’esprit de patronage qui régnait à « Jeune France » comme dans les casernes du général de Lattre, et qui est resté la marque distinctive de l’ « imprégnation » culturelle.

La nostalgie de la communauté sacrale et de l’homme total, en se retournant en volonté de reconstitution du corps mystique perdu, elle se fait technocratique et bureaucratique, et le langage de « Jeune France » surabonde en « enquêtes », en « dossiers », en « responsables » de diverses « maîtrises » préparant les futures « Maisons de Culture », et quadrillant tout le pays. L’homme total selon Mounier sera peut-être une personne musclée et déterminée, il n’est pas menacé d’avoir une tête bien pleine.

Voilà pour la théorie. Que fut, en réalité, « Jeune France » ? Les statuts officiels de l’association mettaient avant tout l’accent sur l’encadrement des jeunes gens. Dans l’ensemble, deux groupes se détachent, par le nombre et le talent, du personnel artistique de « Jeune France » : les gens de théâtre, hériter directs ou proches du Cartel, et les peintres (surtout leur chef de file, Jean Bazaine).

L’influence de « Jeune France » (comme d’ailleurs celle d’Uriage) est disproportionnée à sa brève durée et à la relative modestie de ses moyens. C’est à propos de « Jeune France » que la notion de « culture », au sens officiel qu’elle a pris sous la Ve République, a été peaufinée, et que les plans d’un ministère de la Culture ont d’abord été tracés.

La passion totalitaire, de droite ou de gauche, a reçu de Rousseau, adversaire sans compromis du théâtre « à l’italienne » qu’il jugeait corrupteur de la société politique, le rêve de grandes fêtes unanimes scellant la volonté générale et raffermissant la vertu. En 1942, pour rattraper le net retard français sur cette mode moderne et internationale, Yves Bonat quatre grandioses fêtes, outre la fête des Mères, propres à rassembler vraiment le peuple entier.

Ainsi le ministère des Affaires culturelles, en 1959, réveilla toutes sortes de souvenirs de jeunesse, de vieux espoirs, d’anciennes émotions qui couvaient dans les arrière-consciences depuis 1940-1942. Malraux lui-même, fils des années 30, et orateur expressionniste s’il en fut, était admirablement désigné pour inaugurer cette singulière « Renaissance » germano-soviétique en terre française. Depuis 1981, le nombre des fêtes en France a de nouveau augmenté, comme sous l’Eglise d’Ancien régime et sous Vichy :

Et Monsieur le Curé

De quelque nouveau saint

Charge toujours son prône

Malraux et la religion culturelle

C’est bien Malraux, avec sa légende, son verbe, son talent pour les coups de théâtre, qui a fait violence aux vieilles pudeurs républicaines et fait entrer dans les mœurs les Affaires culturelles. On reconnaît chez lui, sous une forme adoucie, la dérive de toute une génération loin de la République « bourgeoise », et la quête d’un principe nouveau, religieux, social, politique, déjà associé au mot « culture ». Ce principe, Saint-Exupéry, pas plus que Malraux, ne le cherche dans la lumière naturelle, mais dans une conjonction entre une « certaine idée » qu’il se fait de « l’homme » et le cadre extérieur qui favorise celle-ci. Un grand scandale subsiste. De tous ces bonnes gens, le régime n’a pas fait des intellectuels. Pour effacer cette misère inédite, qui consiste chez les non-intellectuels à être privés des états d’âme grands et sublimes dont les intellectuels souffrent d’avoir le privilège, Saint-Exupéry songe aux fêtes de Nuremberg, et à la grande entreprise nazie. Celle-ci lui fait horreur. Il rêve donc de restaurer les communautés villageoises dissoutes par l’urbanisation, et il évoque un « On » omniscient et compatissant, qui, sachant connaître et rassembler tous les cœurs, saurait identifier et révéler à lui-même, en tout enfant qui a « un visage de musicien », le naissant Mozart.

Jean Guéhenno, traçant la voie au Saint-Exupéry de Terre des Hommes, fait un sombre tableau des inégalités « culturelles » que la IIIe République aurait laisser subsister, de la bourgeoisie cupide qu’elle favorise et à qui elle réserve jalousement la « culture » et la notoriété, dressant ainsi ce gouffre insupportable entre l’intellectuel qui « sait » et « l’homme » qui ne sait rien. Ainsi, les boursiers de la IIIe République vont plus loin encore que Barrès et la critique de l’Action française dans leur condamnation de la République « bourgeoise » et arriérée. La « République athénienne », comme l’avait redouté Renan, était reniée par ceux-là mêmes qu’elle avait élevés au sacerdoce de l’esprit.

Chez tous ces auteurs, la « culture » est définie comme une propriété du clergé intellectuel, et ils souhaitent généreusement que cette propriété soit universellement partagée. Leur générosité n’est pas douteuse. Mais son point d’application est très contestable. La définition de la « culture » comme une addition de « choses », même précieuses et luxueuses, convient à une intelligentsia le plus souvent recrutée par concours et qui place à juste titre très haut les « œuvres » et les « valeurs » de l’intelligence auxquels ses études lui ont donné accès. Cette lumière naturelle trouve en chacun de nous une expression différente et parfois méconnaissable pour des esprits pourvus du luxe patenté de la « culture ». Cela ne veut pas dire, pour autant et par un excès inverse, que « tout est culturel ».

Il est bon, il est excellent que tout soit fait pour que l’éducation, ouverte à tous, donne à tous les moyens d’entrer en dialogue avec les chefs-d’œuvre : mais pour dialoguer, il faut être deux. Toute « culture » ne vaut que rajeunie et comme enflammée par cette lumière naturelle ou, comme disaient les Anciens, cette étincelle divine qui nous rend capables non seulement d’inventer, mais de réinventer à neuf ce qui a déjà été trouvé. Le vrai dialogue est entre culture et nature, et non de culture à culture. A tout réduire à une affaire de culture, on impose un immense éteignoir sur la lumière naturelle, et l’on est, même sans le vouloir, sur le chemin de la grande confusion contemporaine entre la germination des œuvres de l’esprit et la répartition des marchandises.

Pas plus que la moyenne de sa génération, André Malraux n’avait la fibre libérale. Avec lui, la question posée par Guéhenno en 1928 change de sens. Ce n’est plus : comment me projeter en autrui pour le sauver, illusion tolstoïenne, mais comment ramener autrui à moi-même, ce qui pose un problème très pratique de moyens. Les images de l’Art deviennent des manifestations du vain défi que l’intellectuel, propriétaire de la noblesse humaine, oppose à la mort et au néant. L’avantage des images, Bible des pauvres, est d’être plus indirectes et plus facilement recevables par « l’homme », encore hébété par sa pré-histoire religieuse. Ceci instaure un lien de subordination recherché entre l’intellectuel en tête de l’Histoire et « l’homme » à la traîne.

Un ordre nouveau est annoncé, une communion, au moins affective et sensorielle, peut y être établie entre les intellectuels d’avant-garde et la masse d’arrière-garde. Cet ordre et cette communion ne seront pas le fruit d’un élan réciproque entre les guides et leur peuple. L’ultime secret reste un secret, qu’une poignée d’initiés connaît, et que les autres doivent se contenter de croire.

Entre ces grandes cérémonies gnostiques et la « révolution culturelle » à laquelle s’affaire Mounier à la même époque, la marge est évidente. Ces deux visées toutefois, surgies dans un temps d’humiliation, étaient vouées à sympathiser et fusionner dans des temps meilleurs. Leur principal point commun est ainsi le rôle du clergé missionnaire et convertisseur que l’une et l’autre attribuent aux intellectuels, et l’essence idéologique du message que ceux-ci ont à propager. Malraux acclimata, et il était le seul à le pouvoir faire, une idéologie culturelle d’Etat en France et dans l’administration française. Pour autant, les Directions patrimoniales regroupées dans son ministère ne se laissaient par affecter par l’idéologie, et Malraux n’insista guère. En revanche, la Direction nouvelle du Théâtre et de l’Action culturelle, plus enthousiaste pour ses vues, recruta dans un clergé moins « national » que ne le souhaitait Malraux, celui du Parti communiste. Tout sembla s’achever en 1968 par un cataclysme. Mais en réalité le ministère idéologique s’enkysta, survécut, en attendant des jours meilleurs. Il les trouva en 1981.

Pour bien comprendre dans quel esprit la Culture s’est développée en France, il faut faire témoigner Gaëtan Picon : il dit, en 1943, qu’ « il est de l’essence de la culture d’être partagée entre tous. Aucune culture n’est créée par le peuple, tout culture est créée pour lui. La fin de la civilisation c’est l’homme, et l’homme est chacun de nous.

« Une société organique doit prévoir la diffusion de son contenu spirituel. » Il ne voit l’idéal politique que dans la « transparence » qui le libérerait lui-même de son isolement par rapport à « l’homme ». La « transparence » suppose deux préalables : la disparition du « bourgeois » et celles des sociétés corrompues par l’argent, l’individualisme, les lettres et les arts égoïstes.

Nous retrouvons encore une fois la religion civile de Rousseau. Mais il manque ce que supposait tout de même la religion civile du Contrat social : la foi dans une lumière naturelle et originelle impartie à tous les hommes. La philosophie politique émotionnelle que partagent Guéhenno, Mounier, Saint-Exupéry, Picon, …, refuse d’admettre une autre formule de société qu’organique, mais de cet organicisme ils sont seuls à détenir le secret. Ils veulent expérimenter, mais au nom de l’Histoire cette fois, la participation que Lévy-Bruhl, Mauss et les ethnologues leur décrivaient au même moment en acte dans les sociétés « primitives » et préhistoriques.

De plusieurs côtés à la fois, la volonté naissait de refaire la France par une « participation culturelle », afin qu’elle rejoigne dans la modernité politique les régimes qui alors semblaient contradictoirement incarner cette modernité : fascisme et communisme. Elle rejetait le rationalisme critique et scientifique qui avait, jusque chez ses sociologues, prévalu dans l’Université de la IIIe.

Cette charité culturelle, qui se réclamait si hautement du sens de l’Histoire, était déjà en retard sur l’Histoire. Elle était et resta aveugle au fait majeur du XXe siècle, le triomphe de la démocratie libérale. La « troisième voie » suppose à la fois un capitalisme vampirisé par la technocratie d’Etat, et un communisme adouci par la Culture. En réalité, la vrai dilemme est ailleurs : qu’est ce qui, dans notre propre tradition, nous permet de dépasser le pur utilitarisme qui préside avec succès à la démocratie américaine ? Ce ne peut pas être l’administration d’une Culture égoïste et commercialisée. L’esprit français, l’esprit européen doivent se livrer à une remémoration qu’ils sont seuls, en Occident, à pouvoir faire au nom de tous les peuples assaillis par une cruelle actualité immédiate.

La « volonté de culture », chère aux « intellectuels » des années 30, était une erreur de plus, qui nous a longtemps hébétés. Nuisible politiquement, elle l’est peut-être aussi économiquement : elle l’est surtout spirituellement et moralement. L’Administration, conservatrice du pire quand elle ne l’est pas du meilleur, poursuivit sur la lancée de Malraux, et en 1981 inaugura une mise en scène encore plus grandiose et coûteuse que jamais du scénario Prospero-Caliban, écrit par Jean Guéhenno en 1928.

La « volonté de culture » comme l’ « égalité de culture » étaient en France des dinosaures naissants. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des dinosaures empaillés qui encombrent et polluent le paysage français.

Portrait de l’Etat culturel

Le ministère est devenu depuis Malraux ministère de la Culture, de la Communication, du Bicentenaire et des Grands travaux. Son budget s’est multiplié. Il s’agit à présent d’une puissante bureaucratie dont les antennes sont présentes dans toutes les régions de France, y engendrant des rejetons locaux. Le projet de « Grands Travaux » avant la lettre de Malraux, qui devait couvrir la France de Maisons de la Culture, changea d’échelle quand Georges Pompidou prit lui-même les affaires en main. Il fit du Kulturkampf à la française, qu’un simple ministre d’Etat n’avait pu porter au bout de son projet, un chapitre du domaine réservé du Président de la République. Avec François Mitterrand, infléchit davantage dans le sens du gigantisme le vision pourtant déjà grandiose de Malraux, et la magnificence de Pompidou. La Ve socialiste s’est voulue entièrement culturelle.

On donne généralement à ce phénomène une explication historique très discutable : l’Etat culturel, dans son excroissance régulière depuis 1959, ne ferait que retrouver le lit creusé pour lui par l’Ancien Régime, par Richelieu, par Louis XIV.

L’Etat, pendant le XIXe siècle, avait appris en France son rôle de restaurateur et conservateur du patrimoine, monuments, musées, théâtres de répertoire, archives. En quoi il se montra alors exemplaire. Le ministère français de la Culture, quoique mal nommé, trouve sa justification civique dans les services proprement patrimoniaux dont il assure l’héritage. La Culture française actuelle compte beaucoup plus de bureaucrates culturels que d’artistes, et les uns et les autres, bien protégés sans doute, ne se comparent plus qu’entre eux.

Archaïque par ses modèles historiques, l’Etat culturel est-il moderne par les aspirations qu’il comble ? Dans tous les pays riches et démocratiques, l’offre qui répond à cette demande est faite par le marché lui-même, sauf pour les genres les plus difficiles, que l’Etat ou le mécénat privé subventionnent sans esprit de système. On observe aussi, dans ces mêmes nations entreprenantes, un reflux de la croyance, ou en tout cas des pratiques religieuses. Mais en France, la soif massive des loisirs et celle d’une religiosité de rechange ne sont pas abandonnées à une quête tâtonnante : l’Etat les a canalisées, et il s’est donné les moyens sinon de les étancher, du moins de les occuper, d’autant plus aisément qu’il n’a pratiquement pas de concurrents. L’Etat culturel organise donc lui-même les loisirs et la religiosité « comme il faut ».

Ce protectionnisme préventif ne va pas sans inconvénients. Ils ne sont nulle part plus visibles qu’à la Télévision. Elle doit rester, même lorsqu’elle est financée par l’argent privé, et surtout alors, sous l’étroite tutelle de l’Etat. C’est à cette seule condition qu’elle échappera, répète-t-on depuis les origines, à la vulgarité et à la corruption commerciales. La Télévision d’Etat, ou docile aux vœux de l’Etat, ne peut et ne veut connaître qu’un seul public, le public robot : elle en rajoute de peur de le manquer. Protectionnisme et monopole de fait condamnent à la monotonie et réduisent la « culture par l’image » au plus petit commun dénominateur.

Ce qui est vrai à la Télévision l’est aussi, ou menace de le devenir, dans les domaines plus confidentiels qui relèvent du ministère de la Culture proprement dit : musées, théâtres, opéras, concerts, … La pente de la bureaucratie culturelle est de brimer la demande de ces publics divers, au nom d’un non-public anonyme, qu’il faut, malgré lui, amener au théâtre, à l’opéra, au concert, au musée, à la bibliothèque. Cet impératif abstrait sacrifie le réel à une entité imaginaire (le suffrage universel de la Culture), et la qualité à la quantité. On retombe dans ce que l’on prétendait fuir : la médiocrité du grand commerce, et l’on y retombe en s’embrouillant dans des contradictions que le grand commerce, plus naturel dans son ordre, ne connaît pas.

Peuplé par les Grands Travaux présidentiels d’un nombre croissant de Maisons de la Culture, Paris devient la capitale d’une France qui, à son exemple ou sous son impulsion, se transforme en parc monumental de loisirs, de plus en plus attrayante peut-être pour le tourisme de masse, mais à la longue de moins en moins accueillante pour les amis de la réflexion, de l’invention, du recueillement. Cette agitation collective, entièrement factice et urbaine, accumule les distractions et n’alimente pas. Le paradoxe de cette religion d’Etat est qu’elle ne consomme pas seulement dans son culte composite tous les anciens offices, pourvu qu’ils soient vidés de leur sens : elle se nourrit de tous les sentiments religieux à la fois, pourvu qu’ils soient devenus insincères : la foi dans le progrès, dans la charité, dans le nirvâna, dans la menue monnaie de l’Absolu.

Notes

^ 1 : Jacques Rigaud, La Culture pour vivre, Paris, 1975.

^ 2 : Marc Bloch, L’Etrange défaite.


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