Friedrich A. Hayek:La Route de la servitude

De Catallaxia

Friedrich A. Hayek
1899-1992
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Auteur libéral classique
Citations
« La liberté, laissée à chacun d'utiliser les informations dont il dispose ou son environnement pour poursuivre ses propres desseins, est le seul système qui permette d'assurer la mobilisation la plus optimale possible de l'ensemble des connaissances dispersées dans le corps social. »
« Laisser la loi aux mains de gouvernants élus, c'est confier le pot de crème à la garde du chat. »
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Friedrich A. Hayek:La Route de la servitude
La Route de la servitude de Hayek


Anonyme
Analyse de Catallaxia


Sommaire

Introduction

Le philosophe d'origine autrichienne expliquait dès 1943, dans La Route de la servitude, que l'ascension du fascisme et du nazisme n'a pas été une réaction contre les tendances socialistes de la période anterieure, mais un résultat inévitable de celles-ci. Cette idéologie n'est en rien specifique a l'Allemagne : deux des précurseurs intellectuels les plus importants du nazisme étaient pour l'un Ecossais (Thomas Carlyle) et pour l'autre Anglais (Chamberlain).

Car ce n'est pas l'élément specifiquement allemand, mais l'élément socialiste, qui a produit le totalitarisme : c'est dans les masses, et non dans les classes élevées de la tradition prussienne, que le national-socialisme a surgi.

Ce qu'on abandonne peu a peu, c'est plus que le libéralisme de Codben et Bright, de Smith et Hume, et même de Locke et Milton. C'est l'individualisme fondamental d'Erasme et Montaigne, Ciceron et Tacite, Pericles et Thucydide. Par individualisme, il ne faut pas voir de connotation péjorative : c'est respecter l'individu en tant que tel, ses opinions et ses gouts, c'est vouloir que les Hommes développent leur dons et tendances individuels. Peut-être le terme plus vague de "tolérance" serait a employer.

La prosperité, le progrès scientifique même découlent directement de cet état d'esprit : des lors qu'il n'existe aucune idée dominante obligatoire, le désir de s'instruire n'est pas frustré. Et c'est ce désir qui, allié a la liberté du commerce, favorise le développement de la science. Car la liberté individuelle a ouvert la voie : celle de la possibilité d'un libre usage des connaissances nouvelles. Tout homme capable de courir un risque a la possibilité de tenter n'importe quelle experience (et souvent a l'insu des autorités chargées de surveiller l'enseignement). Mais ce libéralisme était très différent d'une acceptation passive des institutions telles qu'elles étaient : seulement, il dut sans cesse combattre ceux qui l'accusaient de n'être qu'un dogme "négatif" parce qu'il ne pouvait offrir aux individus guère plus qu'une part du progrès commun, progrès qu'on trouvait de plus en plus naturel. Mais on admit de plus en plus qu'un nouveau progrès ne pouvait être atteint dans ce cadre, et qu'il fallait une refonte totale de la société. Ces idées naquirent a partir de 1870, non en Allemagne, mais c'est là qu'elles se perfectionnerent.

Car à ses débuts, le socialisme était carrement autoritaire (par opposition à la tradition de la révolution française) : Saint-Simon affirmait que "ceux qui n'obéiront pas seront traités comme du bétail".

La controverse entre socialisme et libéralisme concerne les moyens, pas les fins. Le libéralisme veut qu'on fasse le meilleur usage possible des forces de la concurrence en tant que moyen de coordonner les efforts humains; il ne veut pas qu'on laisse les choses en l'état où elles sont. L'Etat a un domaine d'activité incontestable : créer les conditions dans lesquelles la concurrence sera la plus efficace possible, la remplacer là où elle ne peut être efficace, fournir les services qui sont d'une nature telle que le profit, selon la formule de Smith, ne saurait en rembourser le coût a aucun groupe. A l'inverse, le "planisme", essence du socialisme, de droite comme de gauche, est dirigé contre la concurrence en tant que telle. Les socialistes prétendent le planisme "inéluctable" (Mussolini disait : "nous avons été les premiers à affirmer que plus les formes de la civilisation sont compliquées, plus la liberté individuelle doit être restreinte")

Mais Hayek pose la question : si la croissance du monopole est incontestable, est-ce pour autant la resultante du progrès technique ? En realité, la superiorité du rendement des grandes entreprises n'a pas ete demontrée; au surplus le monopole résulte le plus souvent de facteurs tout autres que la baisse des prix des grandes entreprises. C'est depuis que le Royaume-Uni est devenu protectionniste que la croissance des monopoles est devenue exponentielle dans ce pays (1930-40), alors qu'une telle évolution a produit ses effets entre 1880 et 1900 en Allemagne. Pourtant, il serait absurde de dire que l'Allemagne était a cette époque techniquement en avance sur l'Angleterre.

Les limites de notre pouvoir d'imagination ne permettent pas d'inclure dans notre échelle de valeurs plus d'un secteur des besoins de la société toute entière; or le planisme prétend disposer d'une échelle de valeurs globale.

Si bien que toute question économique et sociale devient politique car nous devrons alors concentrer nos efforts pour inluencer en notre faveur l'autorité qui détient tous les pouvoirs.


«Les socialistes croient à deux choses qui sont absolument contradictoires : la liberté et l'organisation»
Elie Halévy


C'est un fait que fascisme et nazisme sont nés au milieu d'une société de plus en plus réglementée; alors que le socialisme est né dans le monde démocrate-libéral.

L'aspiration à la securité n'est que l'autre nom d'une revendication d'égalité. Or la politique qui consiste a accorder le privilège de la securité économique tantôt à un groupe, tantôt à un autre, cree rapidement les conditions dans lesquelles l'aspiration à la sécurité devient plus forte que l'amour de la liberté. Car en assurant la sécurité d'un groupe, on accroît nécessairement l'insécurité des autres. Or la liberté ne s'obtient qu'à un certain prix, et l'Homme doit faire de lourds sacrifices pour la conserver.

C'est l'union des forces anticapitalistes de gauche et de droite, la fusion des socialismes radicaux et conservateurs, qui mit fin au libéralisme en Allemagne, par des penseurs tels que Fichte, Rodbertus ou Lassale. Or notre liberté dépend des choix que nous faisons dès à présent.


Nous n'avons ni le désir ni le pouvoir de retourner en arrière, de revenir au XIXe siècle, mais nous avons la possibilité de réaliser son idéal, qui n'est pas méprisable et qui prolonge la tradition de Macaulay, Gladstone, Stuart Mill ou John Morley.

Planisme et démocratie

Les divers genres de collectivisme diffèrent entre eux par la nature du but vers lequel ils veulent orienter les efforts de la société. Mais ils diffèrent tous du libéralisme et de l'individualisme en ceci qu'ils veulent organiser l'ensemble de la société et toutes ses ressources en vue de cette fin unique, et qu'ils refusent de reconnaître les sphères autonomes où les fins individuelles sont toutes-puissantes. Ils sont totalitaires au véritable sens du mot. Des termes tels que "bien commun", "bien-être général" ou "intérêt général" n'ont pas une signification suffisamment précise pour déterminer une politique. Le bien-être d'un peuple, comme le bonheur d'un homme, dépend d'un grand nombre de choses qui peuvent être procurées dans une variété infinie de combinaisons. Il ne saurait être défini comme une fin unique, mais comme une hiérarchie de fins, une échelle complète de valeurs où chaque besoin de chaque individu reçoit sa place. Diriger toutes nos activités conformément à un plan unique présuppose, en somme, l'existence d'un code éthique complet.

Jusqu'à présent, le développement de la civilisation s'est accompagné d'une restriction constante de la sphère dans laquelle les actions individuelles sont liées par des règles fixes. L'adoption d'un code éthique assez complet pour déterminer un plan économique unitaire signifierait un renversement complet de cette tendance. Mais, de toutes manières, un tel code éthique complet n'existe pas. Aucun esprit ne pourrait embrasser l'infinie variété des besoins divers d'individus divers qui se disputent les ressources disponibles et attachent une importance déterminée à chacune d'entre elles. Un homme ne peut se soucier que d'une fraction infinitésimale des besoins de l'humanité. La philosophie individualiste ne part pas du principe que l'homme est égoïste ou devrait l'être. Elle part simplement du fait incontestable que les limites de notre pouvoir d'imagination ne permettent pas d'inclure dans notre échelle de valeurs plus d'un secteur des besoins de la société tout entière et que puisque, au sens strict, les échelles de valeurs ne peuvent exister que dans l'esprit des individus, il n'y a d'échelles de valeurs que partielles, échelles inévitablement diverses et souvent incompatibles. L'individualiste conclut qu'il faut laisser l'individu, à l'intérieur de limites déterminées, libre de se conformer à ses valeurs plutôt qu'à celles d'autrui.

Cette attitude n'exclut évidemment pas qu'on admette l'existence de fins sociales, ou plutôt d'une coïncidence de fins individuelles qui recommande aux hommes de s'associer pour les atteindre. Mais cette action est limitée ; les "fins sociales" sont simplement des fins identiques d'un grand nombre d'individus, ou des fins à l'obtention desquelles des individus sont disposés à contribuer en échange de l'assitance qu'ils reçoivent pour la satisfaction de leurs propres désirs. Bien souvent, ces fins communes seront des moyens pour les individus, et non des fins dernières. On peut compter sur un accord volontaire pour guider l'action gouvernementale tant qu'elle se limite aux domaines où l'accord existe. Une fois que le secteur commun, où l'Etat est maître de tous les moyens, dépasse une certaine proportion de l'ensemble, l'effet de son action domine le système tout entier. Alors il n'y a guère de fin individuelle dont l'achèvement ne dépende de l'action de l'Etat, et l'"échelle sociale de valeurs" qui guide l'action de l'Etat doit embrasser pratiquement toutes les fins individuelles.

Le planisme peut être défini comme "le bien-être général" : cela ne fait que dissimuler l'absence d'un véritable accord sur le but du plan. Aussitôt que le pouvoir exécutif aura à passer du plan unique aux plans particuliers, la question se posera de savoir le but précis vers lequel il faut diriger toute l'activité. Dans un système planifié, il nous faut nous mettre d'accord sur tout pour faire quoi que ce soit. Même si le peuple a décidé unanimement que le parlement préparera un plan économique complet, cela ne signifie pas que le peuple ni le parlement soient capables de se mettre d'accord sur un plan déterminé. L'inaptitude ne pourra manquer de discréditer les institutions démocratiques. Et l'on se convainc de plus en plus que pour faire un planisme efficace, il faut en retirer la direction aux "politiciens", et la confier à des experts, à des fonctionnaires permanents, ou à des organismes autonomes. Ainsi chez beaucoup de socialistes, les Webb par exemple, l'on a commencé depuis bien longtemps à se plaindre de "l'inaptitude croissante de la Chambre des Communes à remplir sa tâche".

Pour se mettre d'accord sur tout, le système qui donne la décision à la majorité n'est pas appropriée à cette tâche. Il n'y a pas de raison pour qu'il y ait une majorité en faveur de n'importe laquelle des directions possibles d'action positive si le nombre de ces directions est considérable. Il est également impossible de faire un plan cohérent en le divisant en parties et en votant sur des points particuliers. Dresser un plan économique par ce moyen est encore moins possible que, par exemple, établir un plan de campagne militaire par une procédure démocratique. Et cela ne signifie pas que seul le détail technique soit délégué, ni même que l'inaptitude des parlements à comprendre les détails techniques soit à l'origine de la difficulté. Les modifications à la structure du droit civil ne sont pas moins techniques ni moins difficiles à apprécier jusque dans toutes leurs incidences. Pourtant personne n'a encore sérieusement suggéré que la legislation civile soit déléguée à un corps d'experts. Ce n'est pas la délégation du pouvoir législatif en tant que tel qui donne matière à objections. Ce qui est mauvais, c'est que l'on recourt bien souvent à la délégation parce que la question dont il s'agit ne peut être résolue par des règles générales, mais seulement par décision discrétionnaire dans les cas particuliers. Dans ces cas-là, la délégation signifie qu'une autorité quelconque reçoit le pouvoir d'user de la loi pour prendre des décisions arbitraires. C'est ce qu'on appelle d'habitude "juger sur pièces". Mais plus on est d'accord pour trouver le planisme nécessaire, et plus on constate l'inaptitude des assemblées démocratiques à produire un plan, plus on exigera que le gouvernement ou un individu quelconque reçoive le pouvoir d'agir sous sa responsabilité. L'appel au dictateur économique est un stade caractéristique du mouvement vers le planisme. Hitler n'a pas eu besoin de détruire la démocratie : il a simplement profité de sa décrépitude, et, au moment critique, il a obtenu l'appui de bien des gens qui, tout en détestant Hitler, le considéraient cependant comme le seul homme capable de faire quelque chose.

Pour nous réconcilier avec cette évolution, les planistes arguent d'habitude que tant que la démocratie conserve le pouvoir suprême, les caractéristiques essentielles de la démocratie n'en sont pas affectées. Ainsi Karl Mannheim écrit : "La seule (sic) différence entre une société planifiée et celle du XIXe siècle, c'est qu'un nombre de plus en plus grand de sphères sociales, et éventuellement toutes, sont soumises au contrôle de l'Etat. Mais si quelques contrôles peuvent être mis en échec par la souveraineté parlementaire, un grand nombre peuvent l'être aussi... Dans un Etat démocratique, la souveraineté peut être renforcée à l'infini par des pleins pouvoirs sans qu'on renonce au contrôle démocratique". Cette croyance néglige une disctinction essentielle : le parlement peut naturellement contrôler l'exécution des tâches là où il peut donner des instructions précises. La situation est entièrement différente quand la raison de la délégation est qu'il n'y a pas de véritable accord sur les fins, quand l'organisme chargé de faire le plan a le choix entre des objectifs dont le parlement ne sait même pas qu'ils sont contradictoires, et quand on ne peut rien faire de plus que lui présenter un plan qui doit être accepté ou rejeté en bloc. Il ne peut y avoir et il y aura probablement des critiques ; mais comme aucune majorité ne peut se mettre d'accord sur un autre plan, et comme il est toujours loisible de prétendre que les élements critiqués sont essentiels, cette critique restera sans effet. Dans une démocratie, le contrôle conscient n'est possible que dans les domaines où il est vraiment possible de se mettre d'accord. Dans d'autres domaines, il faut s'en remettre au hasard. Tel est le prix de la démocratie. Mais dans une société dont le fonctionnement dépend d'un plan central, ce contrôle ne peut être subordonné à une majorité capable de se mettre d'accord ; il est alors fréquemment nécessaire d'imposer au peuple la volonté d'une minorité, parce que cette minorité est le groupe le plus important capable de se mettre d'accord sur la mesure à prendre. Le gouvernement démocratique n'a pu réussir que partout où la liberté de discussion permet l'accord. Et le grand mérite de la doctrine libérale est d'avoir réduit le nombre des sujets sur lesquels l'accord est nécessaire à un seul, qui est précisément celui dans lequel l'accord est le plus réalisable entre les hommes. En fait seul le capitalisme, système de concurrence basé sur la libre disposition de la propriété privée, permet la démocratie. La démocratie est essentiellement un moyen, un procédé utilitaire pour sauvegarder la paix intérieure et la liberté individuelle. En tant que telle, elle n'est aucunement infaillible. Ce n'est pas que la dictature supprime inévitablement la liberté ; mais plutôt que le planisme mène à la dictature parce que la dictature est l'instrument le plus efficace de coercition et de réalisation forcée d'un idéal, et qu'à ce titre elle est indispensable à une société planifiée. Le conflit entre planisme et démocratie surgit simplement du fait que cette dernière est un obstacle à la suppression de liberté requise par la direction de l'activité économique. Mais dans la mesure où la démocratie cesse d'être une garantie de la liberté individuelle, il se peut qu'elle persiste sous une forme quelconque sous un régime totalitaire. Une véritable "dictature du prolétariat", même démocratique de forme, au jour où elle entreprendrait la direction centralisée de l'économie, détruirait probablement la liberté individuelle aussi complètement que le ferait n'importe quelle autocratie. Il faut par conséquent bien souligner la croyance erronée et dépourvue de fondement, selon laquelle tant que le pouvoir est aux mains de la majorité, il ne saurait être arbitraire. Cette croyance n'est nullement justifiée ; ce n'est pas la source mais la limitation du pouvoir qui l'empêche d'être arbitraire.

Le planisme et la règle de la loi

La "règle de la loi" signifie que le gouvernement est lié dans tous ses actes par des règles immuables et préétablies, règles qui permettent de prévoir avec certitude que, dans des circonstances déterminées, l'autorité exécutive s'exercera d'une façon déterminée. Cet idéal ne peut certes être intégralement réalisé. Il est essentiel, cependant, de réduire au minimim la latitude laissée aux organes exécutifs d'étendre leur pouvoir. La distinction entre une armature permanente de lois soumettant l'activité productrice aux initiatives individuelles et la direction de l'activité économique confiée à une autorité centrale ne représente qu'un cas d'espèce de la distinction plus générale entre la règle de la loi et le système de gouvernement arbitraire. Sous le régime de la loi, les règles sont conçues a priori, sous forme de règles fixes ne tenant pas compte des préoccupations et des besoins d'une catégorie quelconque de gens. Et comme leur validité est prévue, ou doit l'être, pour de longues périodes, il est impossible de savoir d'avance si elles vont favoriser telle catégorie de gens plutôt qu'une autre.

Le planisme économique du genre collectiviste introduit naturellement le système opposé. L'autorité ne peut pas se lier par des règles générales et fixes excluant l'arbitraire. En dernière instance, c'est le jugement d'une personne qui décidera quel est l'intérêt qui doit l'emporter : par voie de conséquence, cette opinion s'intégrera dans les lois du pays. Une nouvelle distinction entre citoyens en résultera, imposée par l'appareil exécutif du gouvernement.

Les règles formelles qui peuvent servir à des gens non encore définis dans des circonstances inconnues, pour des desseins de leur choix, sont véritablement utilitaires. Le plus important critère de la règle formelle réside dans le fait que nous ne savons pas quelle sera son efficacité, à quelles fins particulières elle servira ; nous ne savons pas quelles personnes en bénéficieront. A cela nous pouvons donner une démonstration économique : pour que les individus puissent se servir de leurs connaissances et former des projets, ils doivent être à même de prévoir les actes du gouvernement susceptibles d'influencer ces projets. Pour qu'on puisse prévoir les mesures que l'Etat prendra, il faut qu'elles découlent de règles définies, indépendantes des circonstances de fait imprévisibles. Nous pouvons également donner une seconde démonstration, morale ou politique : si l'Etat calcule avec précision l'incidence de ses actes, il ne laisse pas de choix aux individus intéressés. Si nous voulons donner à chacun sa chance, permettre à tout homme de faire son chemin selon ses idées, nous ne pouvons pas prévoir les résultats qu'ils atteindront. Etre impartial signifie ne pas avoir de réponse à certaines questions, à celles qu'on tranche normalement en jouant à pile ou face.

Comme le planisme s'étend de plus en plus, on est amené à substituer aux principes juridiques de simples références indiquant que telle ou telle opération est "correcte" ou "raisonnable". Ce processus de déchéance de la règle de la loi était en cours en Allemagne quelque temps déjà avant l'avènement d'Hitler. La tendance vers un planisme totalitaire était déjà bien avancée. Hitler n'a eu qu'à compléter la tâche. En fait, et en paraphrasant Henry Maine, nous devons indiscutablement considérer la règle de la loi, plus encore que la règle du contrat, comme la véritable antinomie de la règle du statut. De ceci il résulte que l'égalité formelle devant la loi est en contradiction, voire incompatible, avec tout effort gouvernemental tendant à réaliser l'égalité matérielle ou concrète entre les hommes. Pour obtenir de gens différents des résultats identiques, il faut les traiter différemment. Offrir à des hommes différents la même possibilité objective ce n'est pas leur accorder la même chance subjective. On ne peut pas contester que la règle de la loi produise une inégalité économique ; cependant cette inégalité n'affecte pas particulièrement une catégorie de gens déterminée. Ce qui est important, c'est que nous puissions, en connaissance de la règle, prédire exactement l'attitude des gens. Ceci exige qu'elle soit appliquée dans tous les cas, même si à l'occasion nous avons l'impression de commettre une injustice.

L'Etat doit-il ou non "agir" ou "intervenir" ? Sans doute, l'Etat, par définition, doit agir et ses actes ont toujours un certain effet. Mais il ne s'agit pas de cela. La question est de savoir si l'individu peut prévoir l'action de l'Etat, et si cette connaissance lui fournit des points de repère pour y ajuster ses propres projets. Depuis Kant, qui disait que "l'homme est libre aussi longtemps qu'il n'obéit à personne sauf aux lois", et même depuis l'époque romaine, cette conception a été privilégiée. Elle n'a jamais été aussi sérieusement menacée qu'aujourd'hui. La souveraineté populaire et les gouvernement démocratiques sont en partie responsables de la propagation de la croyance dans le pouvoir illimité du législateur. Les mesures du gouvernement peuvent être parfaitement légales du point de vue juridique sans se conformer pour cela à la règle de la loi. Dire que dans une société planifiée la règle de la loi ne peut pas subsister, ne signifie pas que les actes du gouvernement n'y seront pas légaux ou qu'une telle société serait dépourvue de lois. Cela signifie que les pouvoirs coercitifs du gouvernement n'y seront plus déterminés par des règles préétablies. En conséquence, on s'aperçoit qu'avec l'extension du planisme, la délégation des pouvoirs législatifs aux ministères et aux autorités devient de plus en plus répandue. Des autorités nouvelles se voient conférer des pouvoirs les plus étendus. Sans être liées par des règles définies, elles réglementent avec une véritable souveraineté telle ou telle branche de l'activité nationale.

Les nombreux réformateurs qui ont combattu depuis le début du socialisme la "métaphysique" des droits de l'individu se sont contentés d'insister sur le fait que dans un monde rationnellement organisé il n'y aurait plus de place pour des droits mais seulement pour des devoirs de l'individu. La reconnaissance formelle des droits de l'individu, ou des droits des minorités, perd tout sens lorsque l'Etat s'empare du contrôle total de la vie économique. Les mesures prises en apparence contre une industrie ou une classe s'avèrent efficaces également contre une minorité nationale.

Contrôle économique et totalitarisme

La direction consciente d'un système complexe d'activités interdépendantes ne peut être assurée que par une équipe restreinte de spécialistes. Les créateurs du plan nous consolent en disant que la réglementation autoritaire ne s'applique qu'aux questions économiques. En vertu de pareilles considérations, des gens qui ont la dictature politique en horreur réclament souvent la dictature économique. Malheureusement les gens se trompent lorsqu'ils croient que le pouvoir contrôlant la vie économique n'affecte que des contingences d'importance secondaire. On croit qu'il existe des fins économiques indépendantes des autres fins de la vie. C'est une chose qui n'existe que dans le cas pathologique de l'avare. Au sens propre du terme, nos actions ne sont pas dirigées par des "mobiles économiques". Il y a simplement des facteurs économiques qui interviennent dans nos efforts vers d'autres fins.

L'argent est un des plus magnifiques instruments de liberté. Si l'on se met à rétribuer le travail non par l'argent, mais sous forme de distinctions honorifiques ou de privilèges, d'attribution d'un pouvoir sur d'autres ou par de meilleures conditions de logement ou de nourriture, par des possibilités de voyage ou d'instruction, tout cela signifie une nouvelle restriction de la liberté. Quiconque détermine la rétribution interdit par là même le choix que l'argent autorise : il en fixe la nature en même temps que l'importance.

Il y a certes beaucoup d'éléments de notre vie qui ne peuvent pas être affectés par des gains ou des pertes économiques, des choses au-dessous des agréments ou même des nécessités quotidiennes qui échappent aux contingences économiques. Cela étant, en matière économique, nous sommes libres de décider ce qui nous sert plus ou moins. C'est pourquoi les valeurs économiques sont moins importants que d'autres choses. A l'inverse, à travers le planisme économique, l'individu n'aurait plus la possibilité de décider par lui-même lesquels de ses besoins sont subsidiaires. Dans un tel contexte, l'autorité surveillerait également l'attribution des moyens pour tout dessein que nous serions amenés à poursuivre. Le contrôle économique n'est donc pas seulement un secteur isolé de la vie humaine, mais le contrôle des moyens susceptibles de servir à toutes les fins possibles. La société planifiée recourra probablement au rationnement ou à des procédés analogues. L'influence du planisme sur notre vie privée demeurerait pourtant la même, ou serait à peine atténuée, si le consommateur conservait une liberté formelle de dépenser ses revenus à sa guise. L'autorité dans une société planifiée conserverait le contrôle de la consommation par le contrôle de la production. D'ailleurs la liberté de choisir notre travail est probablement plus importante pour notre bonheur que la liberté de dépenser à notre guise pendant nos loisirs. Rien ne rend la vie plus insupportable que la conscience que nos propres efforts ne peuvent rien pour changer notre condition. Les pires conditions deviennent tolérables du moment que nous savons que le nous pourrons y échapper, même si nous n'avons pas la force de caractère de faire le sacrifice nécessaire.

Dans ce domaine, comme dans d'autres, l'Etat peut faire beaucoup pour la diffusion des connaissances, des renseignements appropriés. Mais cette action virtuelle de l'Etat est serait exactement le contraire des tendances du planisme qu'on propage et pratique. Dans une société basée sur la concurrence, toute personne ne présentant pas les conditions requises, des aptitudes voulues pour un emploi quelconque ne se voit pas immédiatement écartée. Lorsqu'un homme tient particulièrement à une carrière de son choix, il peut parfois s'en assurer l'accès par un sacrifice financier, et y révéler plus tard des qualités insoupçonnées au premier abord. Par contre, si c'est l'autorité qui fixe la rémunération et si l'on procède à la sélection des candidats par un "test" objectif, on ne tiendra aucun compte de l'ardent désir qu'ont certains d'obtenir l'emploi.

Il n'est pas surprenant que les hommes désirent éluder le choix pénible que la réalité leur impose. Mais peu de gens admettraient pourtant de s'en remettre à autrui du soin de choisir. Les hommes préféreraient éliminer définitivement la possibilité du choix. Ainsi ne sont-ils que trop disposés à croire qu'en réalité le choix n'est pas indispensable, qu'il ne leur est imposé que par la faute du système économique existant. Ils en veulent au problème économique. Par ailleurs, la plupart des spécialistes de la question ont peu à peu abandonné l'idée selon laquelle la production en régime planiste serait plus forte qu'en régime de concurrence. Ils continuent à préconiser le planisme, non pas à cause de son rendement plus élevé dans le domaine de la production, mais afin de permettre une répartition plus juste et plus équitable des richesses. Ceci est d'ailleurs le seul argument en faveur du planisme qui mérite d'être examiné sérieusement.

Pour qui ?

La concurrence et la justice n'ont peut-être rien d'autre en commun que le mérite d'être "aveugle", de ne pas tenir compte des considérations personnelles. D'ailleurs, dans la concurrence, la chance joue autant que l'intelligence et la prévoyance. Dans le système de la concurrence libre, basée nécessairement sur la propriété privée et l'héritage (peut-être par forcément sur l'héritage), les chances ne sont évidemment pas égales. Ce régime offre pourtant de sérieuses possibilités de diminuer les inégalités des chances, dans la mesure où les différences congénitales le permettent et sans fausser le caractère impersonnel d'un processus qui sauvegarde l'initiative individuelle et n'impose pas aux uns les opinions des autres. Le pauvre est quand même plus libre qu'une personne disposant d'un plus grand bien-être matériel dans un autre genre de société. Sous le régime de concurrence, l'homme qui part de zéro a beaucoup moins de chance d'acquérir une grande richesse que l'homme doté d'un héritage important, mais il peut y parvenir. Et c'est seulement dans la société de concurrence que ce résultat dépend uniquement de lui et non des faveurs des puissants. Il est faux de croire que ce pouvoir ainsi attribué à l'Etat lui est purement et simplement transféré par ses détenteurs anciens. C'est un pouvoir entièrement nouveau. La meilleure garantie de la liberté est la propriété privée, non seulement pour ceux qui la possèdent, mais presqu'autant pour ceux qui n'en ont pas. C'est parce que la propriété des moyens de production est répartie entre un grand nombre d'hommes agissant séparément, que personne n'a un pouvoir complet sur nous et que les individus peuvent agir à leur guise. Un monde dans lequel le riche est puissant n'est-il pas meilleur que celui dans lequel seul le puissant peut acquérir la richesse ? Un ancien communiste, Max Eastman, le reconnaît : "C'est Marx qui nous a expliqué, en regardant en arrière, que le capitalisme et le marché libre avaient été les conditions préalables de toutes nos libertés démocratiques. Mais il n'a jamais songé, en regardant en avant, que ces autres libertés pourraient disparaître avec l'abolition du marché libre".

Plus les gens comprennent que la situation de l'individu n'est pas déterminée par des forces impersonnelles ni par l'émulation, mais qu'elle est définie par une autorité, plus leur attitude change à l'égard de leur propre situation dans le cadre social. On supporte plus aisément l'inégalité, elle affecte moins la dignité, si elle résulte de l'influence de forces impersonnelles, que lorsqu'on la sait provoquée à dessein. Dans un société planifiée, si nous voulons améliorer notre situation, nous devrons concentrer tous nos efforts, non pas pour prévoir ou pour adapter aux circonstances, du reste incontrôlables, mais pour influencer en notre faveur l'autorité qui détient tout le pouvoir. Toute question économique ou sociale sera, en même temps, une question politique. Sa solution dépendra principalement de la personnalité de celui qui exerce le pouvoir coercitif, de l'opinion des hommes influents. Le socialisme, dans l'acception courante du terme, promet non pas une répartition absolument égalitaire, mais une répartition plus juste et plus équitable que la répartition actuelle. Le but est donc non pas l'égalité dans le sens absolu, mais une "plus grande équité". Tandis que la notion de l'égalité absolue permettrait de définir avec précision la tâche du planiste, le désir d'une plus grande équité est purement négatif, c'est simplement l'expression d'un mécontentement à l'égard de la situation actuelle. Or aussi longtemps que nous n'admettons pas que chaque pas vers l'égalité complète est souhaitable, le désir d'une plus grande équité n'est d'aucun secours aux dirigeants du plan pour leurs décisions. Et les standards dont nous disposons dérivent de l'expérience en régime de concurrence ; ils disparaîtraient aussitôt qu'on supprimerait la concurrence.

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On pourrait déterminer objectivement le juste prix d'un objet ou la juste rémunération d'un travail en fixant la quantité des besoins sans tenir compte du prix de revient. Dans ce cas le spécialiste du plan pourrait calculer les prix et les salaires nécessaires à satisfaire ces besoins. Mais il doit fixer également la quantité de chaque article qu'on produira. Ainsi il sera amené, par la force des choses, à déterminer le juste prix et le salaire approprié ( ). Les socialistes sont les premiers à admettre que la condition préalable de leur réussite est la croyance dans une philosophie commune. Ils ont ainsi créé pour l'inculquer des moyens de propagande dont fascistes et nazis ont fait un usage si dangereusement efficace. Ce sont les socialistes qui ont mis en pratique la conception d'un parti politique qui dirigeait toutes les activités de l'individu, du berceau jusqu'au tombeau, qui lui dicterait ses opinions sur chaque chose, examinant tous les problèmes à la lumière d'une philosophie partisane. La théorie et la tactique socialistes, même non marxistes, se basent partout sur le principe de la division de la société en deux classes, qui ont des intérêts à la fois solidaires et contradictoires, à savoir, capitalistes et ouvriers industriels. Le socialisme comptait sur la disparition rapide de la vieille classe moyenne, sans supposer l'avènement d'une classe moyenne nouvelle (l'armée des employés de toutes catégories, du personnel administratif, des instituteurs, des petits commerçants et des intellectuels mal payés), dont le niveau de vie empirait. Le socialisme a ainsi perdu de son attrait pour le nouveau prolétariat industriel, dont le sort, lui, s'améliorerait progressivement. Celui-ci est toujours resté socialiste, détestant le capitalisme et souhaitant le partage équitable des richesses, mais avec une nouvelle conception de la justice, qui ne s'accordait plus avec la politique des vieux partis socialistes. Ceci explique l'apparition de partis socialistes rivaux (fascisme, national-socialisme). Ces mouvements peuvent s'analyser comme la révolte d'une classe frustrée contre l'aristocratie ouvrière créée par le socialisme. Le ressentiment des recrues du fascisme et du national-socialisme, puisées dans cette classe moyenne appauvrie, était encore renforcé du fait que ces hommes aspiraient souvent aux positions dirigeantes auxquelles ils croyaient, de par leur éducation et leur tradition, être destinés. C'est un fait que le socialisme ouvrier s'était développé dans un monde démocratique et libéral, y adaptant ses tactiques, prenant à son compte de nombreuses idées du libéralisme. Le fascisme et le national-socialisme naquirent, par contre, au milieu d'une société de plus en plus réglementée, dans laquelle l'incompatibilité du socialisme démocratique et du socialisme international s'était révélée. Leur tactique s'était développée dans un monde déjà dominé par la politique socialiste et par les problèmes qu'elle avait créés. Ils n'avaient pas d'illusions sur la possibilité d'une solution démocratique. Ils ne croyaient pas que la raison puisse résoudre la question des besoins des différents groupes humains, inévitablement posée par le planisme. Mais ils ont réussi avant tout parce qu'ils offraient une théorie, une conception générale du monde, qui paraissait justifier leurs promesses.

Notes

© PUF/Quadrige, mai 1993 (1ere edition : Librairie de Medicis, 1946)


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