Différences entre les versions de « Friedrich A. Hayek:La politique du desperado »

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==La remise en cause de l'effet Ricardo==
==La remise en cause de l'effet Ricardo==


la critique des politiques de plein-emploi repose donc sur le mécanisme de l'effet Ricardo. Celui-ci ne peut-il être mis en question ? Nous allons voir que les attaques dont il était l'objet ont poussé Hayek sur la défensive. L'ensemble de la position hayékienne s'en est trouvé affaiblie. Les difficultés logiques mises en évidence ne pouvaient en effet que rejaillir sur les conclusions en termes de politique économique.
La critique des politiques de plein-emploi repose donc sur le mécanisme de l'effet Ricardo. Celui-ci ne peut-il être mis en question ? Nous allons voir que les attaques dont il était l'objet ont poussé Hayek sur la défensive. L'ensemble de la position hayékienne s'en est trouvé affaiblie. Les difficultés logiques mises en évidence ne pouvaient en effet que rejaillir sur les conclusions en termes de politique économique.


===Effet d'échelle et méthode de production===
===Effet d'échelle et méthode de production===


Kaldor faisait partie de ses nombreux économistes qui avaient été fascinés par les conférences de Hayek au début des années 1930 puis s'était rallié aux analyses keynésiennes. En 1939 il va développer une critique de ce qu'il appelle l'« effet accordéon » de Hayek, expression ironique qui représente la variation de la structure de production. Son objectif est de montrer que l'augmentation du prix d'un bien ne peut pas conduire à une baisse de la demande de biens d'investissement. Le changement de méthode de production ne peut tout au plus, selon lui, que freiner la demande de ces biens. Il ne peut donc pas provoquer de retournement du cycle.
Kaldor faisait partie de ces nombreux économistes qui avaient été fascinés par les conférences de Hayek au début des années 1930 puis s'était rallié aux analyses keynésiennes. En 1939, il va développer une critique de ce qu'il appelle l'« effet accordéon » de Hayek, expression ironique qui représente la variation de la structure de production. Son objectif est de montrer que l'augmentation du prix d'un bien ne peut pas conduire à une baisse de la demande de biens d'investissement. Le changement de méthode de production ne peut tout au plus, selon lui, que freiner la demande de ces biens. Il ne peut donc pas provoquer de retournement du cycle.


Pour justifier sa position, Kaldor dénoncent les défauts du raisonnement de Hayek qui lui apparaissent fondamentaux. Ce raisonnement repose en effet sur l'idée qu'un entrepreneur envisage la manière la plus profitable d'investir d'une somme donnée de monnaie. Il choisit la méthode qui fournit la rentabilité la plus forte pour cette somme. Or, souligne Kaldor, la différence de période d'investissement détermine une différence dont la valeur de la production écoulée pendant une durée de temps identique. Dans les deux cas, la valeur de la production correspondra à la somme investie augmentée du taux de rendement. Mais dans la méthode longue (achat de machines par exemple), cette valeur sera écoulée au bout de deux ans, dans la méthode courte (embauche de salariés essentiellement) au bout de deux mois. Si l'on compare les deux méthodes pendant la même période de temps (deux ans par exemple), on s'aperçoit que la valeur de la production écoulée par la méthode courte est 12 fois supérieure à celle de la méthode longue.
Pour justifier sa position, Kaldor dénonce les défauts du raisonnement de Hayek qui lui apparaissent fondamentaux. Ce raisonnement repose en effet sur l'idée qu'un entrepreneur envisage la manière la plus profitable d'investir d'une somme donnée de monnaie. Il choisit la méthode qui fournit la rentabilité la plus forte pour cette somme. Or, souligne Kaldor, la différence de période d'investissement détermine une différence dont la valeur de la production écoulée pendant une durée de temps identique. Dans les deux cas, la valeur de la production correspondra à la somme investie augmentée du taux de rendement. Mais dans la méthode longue (achat de machines par exemple), cette valeur sera écoulée au bout de deux ans, dans la méthode courte (embauche de salariés essentiellement) au bout de deux mois. Si l'on compare les deux méthodes pendant la même période de temps (deux ans par exemple), on s'aperçoit que la valeur de la production écoulée par la méthode courte est 12 fois supérieure à celle de la méthode longue.


Pour Kaldor, ce raisonnement n'est pas compatible avec l'hypothèse de taux d'intérêt constant. Celle-ci revient à supposer l'absence de contrainte de financement. Dans ce cas, rien n'empêche l'entrepreneur d'envisager d'écouler une valeur de la production identique avec la méthode longue. Cela l'obligera bien entendu à un investissement initial plus important. Les termes du choix sont alors différents de ce qu'ils sont chez Hayek. L'entrepreneur ne cherche pas à obtenir le taux de rendement le plus important pour une somme initiale donnée. Il cherche à rendre son profit maximum pour une valeur de la production identique. Il va donc comparer les coûts des deux méthodes et il pourra décider, en fonction du taux d'intérêt, s'il est avantageux d'emprunter pour acheter des machines nouvelles. Il n'y a donc que les coûts des deux méthodes et le taux d'intérêt qui peuvent faire varier sa décision. Ainsi une augmentation du prix du bien incite essentiellement l'entrepreneur à augmenter l'échelle de sa production. Le choix pour deux méthodes moins intensives en travail freinent sans aucun doute, dit Kaldor, l'augmentation de la demande de biens d'investissement. Mais en aucun cas son choix ne peut provoquer une baisse de cette demande.
Pour Kaldor, ce raisonnement n'est pas compatible avec l'hypothèse de taux d'intérêt constant. Celle-ci revient à supposer l'absence de contrainte de financement. Dans ce cas, rien n'empêche l'entrepreneur d'envisager d'écouler une valeur de la production identique avec la méthode longue. Cela l'obligera bien entendu à un investissement initial plus important. Les termes du choix sont alors différents de ce qu'ils sont chez Hayek. L'entrepreneur ne cherche pas à obtenir le taux de rendement le plus important pour une somme initiale donnée. Il cherche à rendre son profit maximum pour une valeur de la production identique. Il va donc comparer les coûts des deux méthodes et il pourra décider, en fonction du taux d'intérêt, s'il est avantageux d'emprunter pour acheter des machines nouvelles. Il n'y a donc que les coûts des deux méthodes et le taux d'intérêt qui peuvent faire varier sa décision. Ainsi une augmentation du prix du bien incite essentiellement l'entrepreneur à augmenter l'échelle de sa production. Le choix pour deux méthodes moins intensives en travail freinent sans aucun doute, dit Kaldor, l'augmentation de la demande de biens d'investissement. Mais en aucun cas son choix ne peut provoquer une baisse de cette demande.
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===La défense de Hayek : le retour du taux d'intérêt===
===La défense de Hayek : le retour du taux d'intérêt===


Hayek a bien entendu tenter de répondre aux critiques qui lui étaient adressées. Ses réponses, loin de lui permettre de rétablir sa théorie témoignent de son embarras. Il ne va pas, en effet, remettre en cause de la logique du raisonnement de Kaldor. Au contraire, les arguments qu'il avance le situent sur le terrain de son adversaire. Prenons de des principales positions qu'il soutient comme illustration des difficultés auxquelles il est confronté.
Hayek a bien entendu tenter de répondre aux critiques qui lui étaient adressées. Ses réponses, loin de lui permettre de rétablir sa théorie témoignent de son embarras. Il ne va pas, en effet, remettre en cause la logique du raisonnement de Kaldor. Au contraire, les arguments qu'il avance le situent sur le terrain de son adversaire. Prenons les principales positions qu'il soutient comme illustration des difficultés auxquelles il est confronté.


Hayek va reprocher à Kaldor de ne pas avoir pris en compte l'effet de la rareté des facteurs de production. En cela, il avance un argument classique de la critique générale de l'interventionnisme par les Autrichiens. C'est bien toujours cette hypothèse d'abondance qui font de selon eux les analyses favorables à l'action de l'Etat.
Hayek va reprocher à Kaldor de ne pas avoir pris en compte l'effet de la rareté des facteurs de production. En cela, il avance un argument classique de la critique générale de l'interventionnisme par les Autrichiens. C'est bien toujours cette hypothèse d'abondance qui font selon eux les analyses favorables à l'action de l'Etat.


Quel est alors que cet effet de la rareté ? Il est simple : les prix des équipements les plus intensifs en capital augmentent nécessairement plus, pour Hayek, que ceux qui incorporent davantage de travail. Reste à trouver la raison d'une telle évolution différente des prix. Elle provient, selon Hayek, d'une rareté plus importante de travail dans les industries qui fabriquent des biens d'investissement. Ainsi, réaffirme-t-il, les méthodes de production sont bien modifiées dans le sens prévu par sa théorie. L'augmentation du prix des biens de consommation provoquée par l'accroissement de la demande conduite à une augmentation plus forte du prix des méthodes intensives en capital. Les entrepreneurs sont, de ce fait, incités à choisir des méthodes plus courtes.
Quel est alors que cet effet de la rareté ? Il est simple : les prix des équipements les plus intensifs en capital augmentent nécessairement plus, pour Hayek, que ceux qui incorporent davantage de travail. Reste à trouver la raison d'une telle évolution différente des prix. Elle provient, selon Hayek, d'une rareté plus importante de travail dans les industries qui fabriquent des biens d'investissement. Ainsi, réaffirme-t-il, les méthodes de production sont bien modifiées dans le sens prévu par sa théorie. L'augmentation du prix des biens de consommation provoquée par l'accroissement de la demande conduit à une augmentation plus forte du prix des méthodes intensives en capital. Les entrepreneurs sont, de ce fait, incités à choisir des méthodes plus courtes.


Cette défense est cependant extrêmement fragile. D'une part, ce n'est plus la variation du prix des biens et des salaires réels qui déterminent directement le changement de méthode. C'est maintenant la variation des coûts relatifs qui joue ce rôle, conformément à l'argument avancé par Kaldor. D'autre part, l'hypothèse avancée par Hayek et contradictoire avec celle qu'il soutenait auparavant. Sa théorie supposait que le taux de chômage était supérieur dans les industries de biens d'investissement à celui des industries de biens de consommation. C'est l'hypothèse inverse qui est proposé ici : si la rareté du travail se fait plus sentir dans les industries qui produisent des biens d'investissement sait, implicitement, que le taux de chômage y est plus faible. Comment concilier ces deux hypothèses opposées ? Hayek ne répond pas à cette question qui met en cause la cohérence de sa démarche.
Cette défense est cependant extrêmement fragile. D'une part, ce n'est plus la variation du prix des biens et des salaires réels qui déterminent directement le changement de méthode. C'est maintenant la variation des coûts relatifs qui joue ce rôle, conformément à l'argument avancé par Kaldor. D'autre part, l'hypothèse avancée par Hayek est contradictoire avec celle qu'il soutenait auparavant. Sa théorie supposait que le taux de chômage était supérieur dans les industries de biens d'investissement à celui des industries de biens de consommation. C'est l'hypothèse inverse qui est proposé ici : si la rareté du travail se fait plus sentir dans les industries qui produisent des biens d'investissement c'est, implicitement, que le taux de chômage y est plus faible. Comment concilier ces deux hypothèses opposées ? Hayek ne répond pas à cette question qui met en cause la cohérence de sa démarche.


La seconde illustration confirme, elle aussi, l'efficacité de la critique de Kaldor. Hayek évoque en effet des problèmes de financement pour expliquer le changement de méthode de production. Là encore, comment concilier cette position avec hypothèse d'un taux d'intérêt constant qui correspond à une absence de contrainte de financement ? Hayek avance l'idée d'un décalage d'informations entre banques et entrepreneurs. Pour la banque, le prêt est risqué. Elle aura ainsi tendance à ne pas offrir un taux d'intérêt unique quelle que soit la quantité empruntée par un entrepreneur individuel. Plus la quantité empruntée par une même entreprise est importante, plus la banque augmentera son taux d'intérêt. Celui-ci, pour Hayek, augmente donc par paliers. Chaque entrepreneur subit une contrainte de financement, ce qui a un effet sur le choix des méthodes de production. Une fois encore, Hayek s'éloigne de son objectif initial qui était de montrer que le changement de méthode de production, et le retournement cyclique qu'il provoque à terme, pouvait se produire indépendamment une contrainte de financement. Implicitement, la conséquence est importante car ce n'est plus l'Etat qui peut être mis en cause mais c'est l'attitude des banques, c'est-à-dire d'agents privés.
La seconde illustration confirme, elle aussi, l'efficacité de la critique de Kaldor. Hayek évoque en effet des problèmes de financement pour expliquer le changement de méthode de production. Là encore, comment concilier cette position avec hypothèse d'un taux d'intérêt constant qui correspond à une absence de contrainte de financement ? Hayek avance l'idée d'un décalage d'informations entre banques et entrepreneurs. Pour la banque, le prêt est risqué. Elle aura ainsi tendance à ne pas offrir un taux d'intérêt unique quelle que soit la quantité empruntée par un entrepreneur individuel. Plus la quantité empruntée par une même entreprise est importante, plus la banque augmentera son taux d'intérêt. Celui-ci, pour Hayek, augmente donc par paliers. Chaque entrepreneur subit une contrainte de financement, ce qui a un effet sur le choix des méthodes de production. Une fois encore, Hayek s'éloigne de son objectif initial qui était de montrer que le changement de méthode de production, et le retournement cyclique qu'il provoque à terme, pouvait se produire indépendamment d'une contrainte de financement. Implicitement, la conséquence est importante car ce n'est plus l'Etat qui peut être mis en cause mais c'est l'attitude des banques, c'est-à-dire d'agents privés.
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Nous retrouvons donc ici le rôle central de la monnaie. En réintroduisant une contrainte de financement dans une approche qui voulait l'écarter, Hayek marque le caractère incontournable d'une analyse des relations monétaires. Toute la critique de l'interventionnisme est , en effet, une critique du régime monétaire qui lui est associé et qui donne une plus grande liberté d'action à l'Etat.
Nous retrouvons donc ici le rôle central de la monnaie. En réintroduisant une contrainte de financement dans une approche qui voulait l'écarter, Hayek marque le caractère incontournable d'une analyse des relations monétaires. Toute la critique de l'interventionnisme est, en effet, une critique du régime monétaire qui lui est associé et qui donne une plus grande liberté d'action à l'Etat.


Il semble bien cependant que les conclusions normatives qui sont tirées du cadre autrichien par Mises et Hayek sont fondées sur un approfondissement insuffisant de l'analyse des relations monétaires et du rôle du crédit. La relation positive notée par Hayek lui-même dans son ouvrage de 1929 entre crédit et croissance, ainsi que les développements de Lachmann sur l'effet positif du crédit sur le rythme du progrès technique, montre bien que l'effet déstabilisateur du crédit n'est pas la conclusion unique que l'on peut tirer de l'approche autrichienne. La critique de Kaldor, quant à elle, insiste sur la primauté de l'accroissement de l'échelle de production et remet en cause le caractère inéluctable du retournement cyclique en l'absence de contrainte de financement ou de hausse des coûts. Une politique économique associant régulation monétaire, budgétaire, et politiques des revenus n'apparaît pas nécessairement incompatible avec l'approche autrichienne. L'idée d'une relation logique, nécessaire, entre la théorie économique autrichienne et les conclusions libérales apparaît ainsi fortement discutable, liée à une analyse trop restreinte des effets de la monnaie et du crédit.
Il semble bien cependant que les conclusions normatives qui sont tirées du cadre autrichien par Mises et Hayek sont fondées sur un approfondissement insuffisant de l'analyse des relations monétaires et du rôle du crédit. La relation positive notée par Hayek lui-même dans son ouvrage de 1929 entre crédit et croissance, ainsi que les développements de Lachmann sur l'effet positif du crédit sur le rythme du progrès technique, montre bien que l'effet déstabilisateur du crédit n'est pas la conclusion unique que l'on peut tirer de l'approche autrichienne. La critique de Kaldor, quant à elle, insiste sur la primauté de l'accroissement de l'échelle de production et remet en cause le caractère inéluctable du retournement cyclique en l'absence de contrainte de financement ou de hausse des coûts. Une politique économique associant régulation monétaire, budgétaire, et politiques des revenus n'apparaît pas nécessairement incompatible avec l'approche autrichienne. L'idée d'une relation logique, nécessaire, entre la théorie économique autrichienne et les conclusions libérales apparaît ainsi fortement discutable, liée à une analyse trop restreinte des effets de la monnaie et du crédit.
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