Alain:Biographie

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Alain
1868-1951
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La position d'Alain dans la IIIe République est la réplique de celle de Paul-Louis Courier sous la Restauration. Auteur d'une Doctrine radicale (1924), et du Citoyen contre les pouvoirs (1929), Emile Chartier, en littérature "Alain", enseigna toute sa vie la philosophie. Certains de ses élèves atteignirent à la notoriété ; dans les Mémoires qu'il publia peu avant sa mort, Raymond Aron, en déclarant que "c'était sa personnalité plus que sa philosophie" qui lui en avait imposé [1], affirme n'avoir souscrit "ni à sa méthode, ni aux résultats de celle-ci". Et il en fait un portrait tout en nuances : "sans hostilité, sans passion, sans mépris : sophiste par opposition aux savants ou peut-être même aux philosophes" ; pour rappeler ce jugement sévère : "le prestige d'un philosophe tel Alain annonce la ruine d'un Etat" [2]. Il demeure que tous ses élèves, qui "faisaient bande à part, ni communistes, ni socialistes, mais gauche éternelle, celle qui n'exerce pas le pouvoir" [3], tous furent marqués par une pensée originale jusqu'au paradoxe. Se refusant à organiser celle-ci en système, Alain s'est exprimé en Propos, d'abord publiés en articles, puis réunis en volumes.

Partout, éclate son hostilité délibérée à l'égard de la société et du gouvernement. L'individualisme est pour lui le fond du radicalisme, il est le moteur de tout progrès, car "le peuple vaut mieux que ses maîtres" [4]. La société - qu'il surnomme le "gros animal" - est toujours puissante et aveugle. Elle produit toujours "la guerre, l'esclavage, la superstition, par son mécanisme propre". Le rôle du mouvement démocratique est de s'élever contre les réactions du "gros animal", et de "balancer l'association naturelle, disons l'organisme social, par une espèce de contrat, appelé à tort contrat social, car c'est un contrat anti-social" [5].

Alain, dont la maxime de conduite est "obéir de corps, ne jamais obéir d'esprit", n'entend toutefois pas détruire matériellement l'Etat auquel il se targue d'échapper intellectuellement. Selon lui, nous sommes, en réalité, gouvernés par les services ; les pouvoirs sont les bureaux ; notre République est une "bureaucratie", ou, selon un terme plus noble, une "technocratie". "Il faut des magistrats pour juger, dit Alain, ils faut des agents pour faire circuler les voitures, il faut des généraux pour commander l'armée, il faut des ingénieurs pour construire des routes ; il faut à chaque place l'homme le plus instruit et le plus apte à exercer les fonctions : c'est dire que le pouvoir appartient à l'administration qui a l'obligation de recruter ses fonctionnaires en exigeant d'eux les preuves de leur compétence".

Et ici, se font jour chez l'auteur deux sentiments contradictoires : d'abord un sentiment d'admiration, peut-être riche d'ironie : "Nous sommes gouvernés par des savants : à la Guerre, à la Marine, aux Travaux publics, aux Finances, à l'Instruction, à la Justice, les chefs de service sont des spécialistes incomparables et qui sont entrés dans leur étude propre qu'après une forte préparation intellectuelle" ; mais aussi un sentiment de méfiance : celui du danger de laisser aux services une telle autorité : "Nos maîtres, ce sont les bureaux, ce sont les seules que les républicains puissent accepter, mais non pas accepter sans contrôle". Celui-ci est d'autant plus indispensable qu'en vertu d'une théorie chère à Alain, tout pouvoir, quel qu'il soit, est, en l'absence de contrôle, poussé vers la tyrannie : "L'abus de pouvoir, dit-il, est un fruit naturel du pouvoir." Or, les techniques sont des hommes, subissant eux-mêmes cette tentation inéluctable du pouvoir. Ils doivent donc être contrôlés par le pouvoir politique. En bref, le pouvoir administratif, comme dirait un juriste, est le véritable et même le seul pouvoir, le pouvoir politique n'est qu'un contrôle.

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De cette prise de position découle une conception originale du rôle des gouvernants que René Capitant a très bien analysé [6]. "Les ministres, nous dit Alain, sont moins les chefs que les contrôleurs des bureaux. Ils sont comme des tribuns, chacun d'eux ayant la surveillance d'une de ces puissantes administrations qui, toutes, tyranniseraient si on les laissait faire. Le ministre n'est autre chose qu'un délégué du peuple pour la surveillance d'un travail déterminé, aussi le ministre doit-il rester citoyen, le citoyen modèle qui a la charge de découvrir tous les abus du pouvoir et d'y mettre fin. Qu'il garde son veston, qu'il n'aille pas revêtir l'uniforme chamarré du pouvoir, ni se faire gouvernant, ni révérer à son tour la raison d'Etat qu'il a pour mission de poursuivre". L'idéal, selon Alain, est que les ministres surveillent, contrôlent, censurent, et, au besoin, redressent au nom du peuple les "grands seigneurs du pouvoir"... Combes, tribun du peuple, pauvre et redouté, reste le modèle de ces chefs que les puissants méprisent, mais qui demeurent fidèles à leur mission. Pelletan, ministre de la Marine, est une autre illustration du radicalisme authentique.

Notes et références

  1. Aron, Mémoires, Paris, 1983, p.41.
  2. Ibid, p.44
  3. Ibid, p.41
  4. Propos avril 1991 et juillet 1912.
  5. Décembre 1912.
  6. Capitant (R.), Mélanges Negulesco, Bucarest, 1935.

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