Mario Vargas Llosa:Le nationalisme et l'utopie

De Catallaxia
Mario Vargas Llosa
né en 1936
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Auteur Libéral classique
Citations
« La liberté n'est pas une notion formelle à tempérer en fonction d'impératifs révolutionnaires. »
« La chance de la littérature, c'est d'être associée aux destins de la liberté dans le monde : elle reste une forme fondamentale de contestation et de critique de l'existence. »
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Mario Vargas Llosa:Le nationalisme et l'utopie
Le nationalisme et l'utopie


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Mario Vargas Llosa, Les enjeux de la liberté, p. 65 à 72

Un thème récurrent dans la série d'essais que vient de publier sir Isaiah Berlin — The Crooked Timber of Humanity : Chapters in the History of Ideas (Londres, John Murray, 1990) — est d'une brûlante actualité : le nationalisme. Conscience de l'histoire, ferveur régionale, exaltation du paysage, défense de la tradition, de la langue et des coutumes propres et masque idéologique du chauvinisme, de la xénophobie, du racisme et des dogmatismes religieux, le nationalisme sera, sans nul doute, la grande force politique qui résistera dans les prochaines années à la mondialisation de la vie et de l'économie qu'a entraînée le développement de la civilisation industrielle et de la culture démocratique.

Comment et où est née cette idéologie qui rivalise avec l'intolérance religieuse et les extrémismes révolutionnaires en provoquant les pires guerres et cataclysmes sociaux de l'histoire ? Selon le sage et vieux professeur, elle a surgi comme une réponse, bégnine au début, aux rêves utopiques de la société parfaite — celle qui a existé dans un âge d'or très reculé ou celle qui se bâtira à l'avenir en accord avec la raison et la science —, une des constantes les plus tenaces dans l'histoire de l'Occident.

Un philosophe et historien napolitain a révolutionné au XVIIIe siècle la croyance qui faisait de Rome et de la Grèce une sorte de paradigme figé de l'évolution humaine, dont se seraient rapprochées toutes les cultures antérieures au fur et à mesure qu'elles se défaisaient de la superstition et de la barbarie, et que devaient prendre comme modèle celles qui avaient surgi sur les ruines de l'empire latin et qui représentaient une humanité en décadence. Dans sa Scienza nuova, Giambattista Vico dit que ce n'est pas la vérité. Que l'histoire est mouvement et qu'à chaque époque correspond une certaine forme unique de société, de pensée, de croyances et de coutumes, de religion et de morale, que l'on ne peut comprendre correctement dans ses propres termes qu'en ajoutant à la recherche documentaire et archéologique ce mouvement spirituel de sympathie et d'envol imaginatif qu'il réclame de l'authentique historien et qu'il appelle fantaisie. De la sorte, Vico a fait subir un sérieux revers à la vision ethnocentrique de l'évolution humaine et a jeté les bases d'une conception relativiste et plurielle à l'intérieur de laquelle toutes les cultures, races et sociétés ont droit à la même considération.

Mais le véritable berceau du nationalisme moderne est l'Allemagne et son géniteur intellectuel Johann Gottfried Herder. L'utopie contre laquelle celui-ci réagit n'est pas celle d'un monde reculé, mais un idéal d'une brûlante actualité : cette révolution française, fille des philosophes[1] et de la guillotine, dont les armées avancent dans tout le continent, en le nivelant et l'intégrant sous le poids de mêmes lois, idées et valeurs qui se proclamaient supérieures et universelles, porte-drapeau d'une civilisation qui embrassera bientôt la planète entière. Contre cette perspective d'un monde uniforme, qui parlerait français et serait organisé selon les principes froids et abstraits du rationalisme, Herder dresse sa petite citadelle de sang, terre et langue : das Volk. Sa défense du particulier, des coutumes et traditions locales, du droit de chaque peuple à faire reconnaître son idiosyncrasie et respecter son identité, a un signe positif, nullement raciste et discriminatoire — comme l'auraient ensuite, ces idées chez un Fichte, par exemple — et elle peut s'interpréter comme une revendication très humaine et progressiste des sociétés petites et faibles face aux puissantes, animées de desseins impériaux. Par ailleurs, le nationalisme de Herder est œcuménique ; son idéal, celui d'un monde divers où coexisteraient, sans hiérarchies ni préjugés, comme dans une mosaïque culturelle, toutes les expressions linguistiques, folkloriques et ethniques de cet arc-en-ciel qu'est l'humanité.

Mais ces idées dépourvues de passion, et bienfaisantes, se chargent de violence quand elles tombent sur un terrain nourri par le ressentiment et les complexes de l'orgueuil national blessé et, surtout, exacerbé par l'irrationalisme romantique. Selon Berlin, le romantisme est une révolte tardive contre les humiliations infligées par les armées de Richelieu et de Louis XIV au peuple allemand, dont la renaissance protestante, au nord, s'est vue entravée sous l'effet de cette intervention. D'un autre côté, le souci modernisateur de Frédéric le Grand, en Prusse, qui importera à cet effet des fonctionnaires français, fit naître aussi chez les gens une sourde hostilité contre cette France méprisante et fière, qui se voyait elle-même comme un modèle d'intelligence et de goût, et un rejet de tout ce qui venait d'elle, spécialement les idées du siècle des Lumières.

Avec son exaltation de l'individu, de l'historique et de l'autochtone à l'encontre de la philosophie universaliste et intemporelle du siècle des Lumières, le mouvement romantique a donné une formidable impulsion au nationalisme. Il l'a vêtu d'images multicolores et exaltantes, il l'a doté d'une rhétorique fébrile et l'a mis à la portée du grand public, à travers les drames, poèmes et romans qui plongaient leurs racines dans les traditions locales les plus pittoresques, les plus sensibles. De l'affirmation de soi on passerait ensuite au rejet et au mépris de l'étranger. De la défense de la singularité allemande, à celle de la supériorité du peuple allemand — on peut lire aussi bien russe, français ou anglo-saxon — et à une mission historique que, pour des raisons raciales, religieuses, politiques, il lui aurait été donné d'accomplir face aux autres peuples du monde et à laquelle ceux-ci n'auraient d'autre alternative que de se résigner ou d'être punis s'ils résistaient. C'est la voie qui produisit les grandes hécatombes de 1914 et de 1939. Et aussi celle qui conduisit l'Amérique latine à conserver la stupide balkanisation coloniale et à s'épuiser en guerres intestines, pour préserver ou modifier des frontières qui, dans tous les cas, obéissaient au pur artifice, sans le moindre support ethnique, géographique ou traditionnel.

La thèse de sir Isaiah Berlin, magnifiquement et richement soutenue dans les huit essais recueillis dans ce livre (par Henry Hardy, qu'il faut remercier pour n'avoir pas laissé disperser en une myriade de revues universitaires la vaste oeuvre du professeur letton), selon laquelle le nationalisme est une doctrine ou un état d'esprit, ou les deux, qui naît comme une réaction à l'utopie de la société universelle et parfaite, devrait peut-être, pour être complète, admettre ce corollaire, à savoir que le nationalisme est aussi une utopie. Non moins irréelle et artificielle que celles qui proposent la société sans classes, la république des justes, celle de la race pure ou de la vérité révélée.

L'idée même de nation est fallacieuse, si on la conçoit comme l'expression d'un tout homogène et pérenne, d'une totalité humaine où langue, tradition, habitudes, manières, croyances et valeurs partagées constitueraient une personnalité collective nettement différenciée de celles d'autres peuples. Dans ce sens, il n'existe ni n'a jamais existé de nations dans le monde. Celles qui se rapprochent le plus de ce modèle chimérique sont, en vérité, des sociétés archaïques et un peu barbares que le despotisme et l'isolement ont maintenues hors de la modernité et, presque, de l'histoire. Toutes les autres sont à peine un cadre où coexistent des façon différentes et contrastées d'être, de parler, de croire, de penser, qui ont à voir chaque jour davantage avec le métier exercé, la vocation choisie, la culture reçue, la croyance assumée, c'est-à-dire avec une option individuelle, et chaque fois moins avec la tradition, la famille ou le milieu linguistique à l'intérieur duquel on est né. La langue, peut-être le plus authentique signe de l'identité sociale, n'établit même plus aujourd'hui une caractéristique qui se confonde avec celle de la nation. Car dans presque toutes les nationes on parle des langues diverses — même si l'une d'elles est officielle — et parce que, à de très rares exceptions près, presque toutes les langues débordent les frontières nationales et tracent leur propre géographie sur la topographie du monde.

Il n'y a pas de nation qui ait résulté du développement naturel et spontané d'un groupe ethnique, d'une religion ou d'une tradition culturelle. Toutes sont nées de l'arbitraire politique, du dépouillement ou des intrigues impériales, de gros intérêts économiques, de la force brutale conjuguées au hasard et toutes, même les plus antiques et prestigieuses, élèvent leurs frontières sur un champ sinistre de culture résées, réprimées ou fragmentées, et de peuples intégrés et mêlés à la va comme je te pousse, sous l'effet des guerres, des luttes religieuses ou du simple besoin de survie. Toute nation est un mensonge auquel le temps et l'histoire ont forgé — comme dans les vieux mythes et les légendes classiques — une apparence de vérité.

Mais il est certain que les grandes utopies modernes — la marxiste et la nazie, qui se sont proposé, toutes deux, d'effacer les frontières et de réordonner le monde — se sont révélées encore plus fragiles et périssables. Nous le voyons surtout ces jours-ci, ceux du rapide écroulement tu totalitarisme soviétique, quand le nationalisme renaît des cendres que l'on croyait éteintes dans les pays qui lui furent soumis et menace de devenir le grand ciment idéologique des peuples qui recouvrent peu à peu leur souveraineté.

Aussi convient-il, au seuil d'une nouvelle étape de l'histoire, de se rappeler que le nationalisme n'est pas moins fâché avec la culture démocratique que le totalitarisme, quoiqu'il le soit d'une autre manière. Et pour le vérifier, rien de mieux que le splendide essai que sir Isaiah Berlin consacre dans ce livre à Joseph de Maistre, le réactionnaire par antonomase et père de tous les nationalismes, chez qui il voit, avec des arguments inattaquables, non pas, comme on a coutume de le dire, un rétrograde, un penseur qui tourne le dos à son temps, mais plutôt un terrible visionnaire, un prophète des apocalypses obscurantistes que l'Europe allait connaître au XXe siècle.

Le nationalisme est la culture de l'inculte, la religion de l'esprit de clocher et un rideau de fumée derrière lequel nichent le préjugé, la violence et souvent le racisme. Car la racine profonde de tout nationalisme est la conviction qu'appartenir à une nation déterminée constitue un attribut, quelque chose qui distingue et confère une certaine essence partagée par d'autres êtres également privilégiés par un destin semblable, une condition qui établit inévitablement une différence — une hiérarchie — avec les autres. Rien de plus facile que d'agiter l'argument nationaliste pour subjuguer une foule, surtout si elle est pauvre et inculte et s'il y a en elle ressentiment, colère et envie de se défouler sur quelque chose ou quelqu'un, amertume et frustration. Rien de tel que les grands feux d'artifice du nationalisme pour la distraire de ses véritables problèmes, pour l'aveugler sur ses véritables exploiteurs, pour créer l'illusion d'une unité entre maîtres et bourreaux. Ce n'est pas un hasard si le nationalisme est l'idéologie la plus solide et la plus répandue dans ce qu'on appelle le tiers-monde.

Malgré cela, il est certain que notre époque vit aussi, en même temps que la dissolution de l'utopie collectiviste, la lente déliquescence des nations, le discret effacement des frontières. Non sous l'effet d'une offensive idéologique, d'un nouvel assaut utopique, mais en raison d'une évolution du commerce et de l'entreprise qui se sont accrus jusqu'à faire éclater silencieusement les frontières nationales. La flexibilité et la nature malléable des sociétés démocratiques ont permis cette mondialisation des marchés, des capitaux, industriels et financiers, qui embrassent pays et continents. Et comme conséquence de tout cela, on a vu prospérer les initiatives d'intégration économique et politique qui, en Europe, en Amérique et en Asie, commencent à bouleverser la face de la planète.

Cette internationalisation généralisée de la vie est, peut-être, ce qui est arrivé de mieux au monde jusqu'à présent. Ou, pour être plus précis, car la progression vers ce but n'est pas irréversible — les nationalismes peuvent l'interrompre —, la meilleure chose qui pourrait lui arriver. Grâce à elle, les pays pauvres peuvent cesser de l'être, en s'insérant dans ces marchés qui leur permettront toujours de profiter de leurs avantages respectifs, et les pays prospères atteindre de nouveaux niveaux de développement technologique et scientifique. Et plus important encore, la culture démocratique — celle de l'individu souverain, celle de la société civile et pluraliste, celle des droits de l'homme et du marché libre, celle de l'entreprise privée et du droit à la critique, celle, enfin de la décentralisation du pouvoir — pourra s'approfondir là où elle existe déjà et s'étendre aux pays où elle n'est encore qu'une caricature ou une simple aspiration.

Y a t-il dans tout cela un certain relent utopique ? Assurément. Et il est certain que, dans le meilleur des cas, il s'agit d'une possibilité lointaine, qui ne se concrétisera pas sans reculs ni revers. Mais pour la première fois elle est là, devant nous. Et il dépend de nous qu'elle soit réalité ou qu'elle disparaisse comme un feu follet.

Londres, Mai 1991.


<references>

wl:Mario Vargas Llosa

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  1. En français dans le texte.