Murray Rothbard:L'anarcho-communisme

De Catallaxia
Murray Rothbard
1926-1995
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Auteur anarcho-capitaliste
Citations
« Nous ne reconnaissons que les titres de propriété privée qui sont justes, c’est-à-dire qui découlent du droit naturel fondamental qu’a tout individu de se posséder lui-même et la propriété qu’il a lui-même transformée par son énergie, ou que d’autres ont transformée et lui ont volontairement cédée par l’échange ou le don. »
« L'impôt est un vol, purement et simplement, même si ce vol est commis à un niveau colossal, auquel les criminels ordinaires n’oseraient prétendre. »
« A long terme, c'est nous qui l'emporterons... La botte cessera un jour de marteler le visage de l'homme, et l'esprit de liberté brûle avec tant de force dans sa poitrine qu'aucun lavage de cerveau, aucun totalitarisme ne peuvent l'étouffer. »
« L’Etat est une institution fondamentalement illégitime qui se fonde sur l’agression systématisée, le crime organisé et banalisé contre la personne et la propriété de ses sujets. Loin d’être nécessaire à la société, c’est une institution profondément anti-sociale qui parasite les activités productives des citoyens honnêtes. »
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Murray Rothbard:L'anarcho-communisme
L'anarcho-communisme


Anonyme


Publié dans Libertarian Forum, vol. 2, no. 1, (1er janvier 1970), Texte repris dans le recueil Egalitarianism as a Revolt Against Nature (Ludwig von Mises Intitue, 2000)
traduit par Hervé de Quengo)

Maintenant que la Nouvelle Gauche [New Left, mouvement politique américain, avec lequel Rothbard avait un temps noué des alliances. NdT] a abandonné son ancienne position relâchée, flexible et non idéologique, deux idéologies ont été adoptées comme principes directeurs théoriques des partisans de la Nouveaux Gauche : le marxisme-stalinisme et l'anarcho-communisme. Le marxisme-stalinisme a malencontreusement conquis la SDS [Students for Democratic Society, mouvement étudiant américain de gauche NdT.] mais l'anarcho-communisme a attiré beaucoup de gauchistes cherchant à sortir de la tyrannie bureaucratique et étatiste qui a pavé la route stalinienne. De même, beaucoup de libertariens, cherchant des formes d'action et des alliés pour celles-ci, ont été attirés par le credo anarchiste, qui semble exalter le chemin volontaire et appelle à l'abolition de l'État coercitif. Il est toutefois fatal d'abandonner et de perdre de vue ses propres principes lors de la quête d'alliés pour des actions tactiques spécifiques. L'anarcho-communisme, à la fois dans sa forme originelle due à Bakounine et Kropotkine et dans sa version actuelle, irrationnelle et "postérieure à la rareté," est aux antipodes des authentiques principes libertariens.

S'il est une chose, par exemple, que l'anarcho-communisme déteste et vilipende plus que l'État, c'est le droit de propriété privée. C'est un fait que la raison principale pour laquelle les anarcho-communistes s'opposent à l'État est qu'ils croient à tort que celui-ci est le créateur et le protecteur de la propriété privée, et que, par conséquent, la seule route vers l'abolition de la propriété passe la destruction de l'appareil étatique. Ils ne comprennent pas du tout que l'État a toujours été le grand ennemi et le grand envahisseur des droits de la propriété privée. En outre, méprisant et détestant le marché libre, l'économie de pertes et de profits, la propriété privée et l'affluence matérielle - qui sont tous des corollaires les uns des autres - les anarcho-communistes identifient à tort l'anarchisme avec la vie communautaire, le partage tribal et avec d'autres aspects de notre "culture jeune," avec sa drogue et son rock.

La seule chose positive qu'on puisse dire sur l'anarcho-communisme est que, au contraire du stalinisme, cette forme de communisme serait, soi-disant, volontaire. Vraisemblablement, personne ne serait forcé de rejoindre les communautés, et ceux qui voudraient continuer à vivre individuellement et à participer aux activités du marché pourraient rester sains et saufs. Mais est-ce bien vrai ? Les anarcho-communistes ont toujours été très vagues et nuageux sur les caractéristiques de la société anarchiste future qu'ils proposent. Beaucoup d'entre eux ont proposé la doctrine profondément antilibertarienne selon laquelle la révolution anarcho-communiste devrait confisquer et abolir toute propriété privée, pour détourner tout le monde de ses attaches psychologique vis-à-vis de la propriété qu'il possède. De plus, il est difficile d'oublier le fait que lorsque les anarchistes espagnols (anarcho-communistes du type Bakounine-Kropotkine) avaient pris le contrôle de nombreuses régions de l'Espagne au cours de la guerre civile des années 1930, ils y avaient confisqué et détruit toute monnaie et avaient rapidement décrété la peine de mort pour son usage. Rien de tout ceci ne peut nous donner confiance dans les bonnes intentions, volontaristes, de l'anarcho-communisme.

Sur tous les autres sujets, l'anarcho-communisme va du méchant à l'absurde. Philosophiquement, ce credo est une guerre totale contre l'individualité et contre la raison. Le désir de l'individu pour la propriété privée, l'énergie le conduisant à s'améliorer, à se spécialiser, à accumuler des profits et un revenu sont critiqués par toutes les branches du communisme. Au lieu de cela, tout le monde est supposé vivre en communauté, partageant ses maigres possessions avec ses pairs, chacun faisant attention à ne pas dépasser ses frères de la communauté. A l'origine de toutes les formes de communisme, obligatoire ou volontaire, on retrouve une haine profonde de l'excellence individuelle, une négation de la supériorité naturelle ou intellectuelle de certains hommes par rapport aux autres et un désir de rabaisser tout individu au niveau d'une fourmilière communautaire. Au nom d'un "humanisme" de charlatans, un égalitarisme irrationnel et profondément anti-humain doit dépouiller tout individu de son humanité précieuse et spécifique.

En outre, l'anarcho-communisme méprise la raison et ses corollaires : les buts à long terme, la prévoyance, le travail dur et les réussites individuelles ; à la place, il exalte les sentiments irrationnels, les lubies et les caprices - tout ceci au nom de la "liberté." La "liberté" de l'anarcho-communiste n'a rien à voir avec l'absence authentiquement libertarienne de l'invasion ou de la violence entre personnes. En fait une "liberté" signifie à la place l'asservissement à la déraison, à la lubie non étudiée et au caprice enfantin. Socialement et philosophiquement, l'anarcho-communisme est un malheur.

Économiquement, l'anarcho-communisme est une absurdité. L'anarcho-communiste cherche à abolir monnaie et prix et emploi, et propose de faire fonctionner l'économie moderne purement par l'enregistrement automatique des "besoins," dans une banque de données centralisée. Pas une personne ayant la moindre compréhension de l'économie ne peut perdre une seule seconde de son temps avec cette théorie. Il y a cinquante ans, Ludwig von Mises a exposé la totale impossibilité d'une économie planifiée, sans monnaie, à faire vivre au-dessus du niveau le plus primitif. Il a montré que des prix monétaires sont indispensables pour allouer rationnellement toutes nos ressources rares - le travail, la terre et les biens du capital - aux domaines et aux régions où les consommateurs les désirent le plus et où ils peuvent avoir la plus grande efficacité. Les socialistes ont concédé l'exactitude de l'analyse de Mises et ont essayé - en vain - de trouver un moyen d'obtenir un système rationnel de prix de marché dans le contexte d'une économie socialiste planifiée.

Les Russes, après avoir essayé une approche de l'économie communiste sans monnaie, avec leur "communisme de guerre" peu après la Révolution bolchevique, ont réagi avec horreur lorsqu'ils ont vu l'économie russe se diriger vers le désastre. Même Staline n'a jamais essayé de le faire revivre. Et depuis la Deuxième Guerre mondiale, les pays de l'Europe de l'Est ont connu un abandon total de cet idéal communiste et un mouvement rapide vers les marchés libres, vers le système de prix libres et vers des tests de pertes et profits, ainsi que vers une promotion de l'abondance. Ce n'est pas par accident que ce furent précisément les économistes des pays communistes qui ont conduit la fuite hors du communisme, du socialisme et de la planification centralisée et vers les marchés libres. Ce n'est pas un crime d'ignorer l'économie, qui est, après tout, une discipline spécialisée et que la plupart des gens considèrent comme une "science lugubre" ["dismal science", suivant l'expression de Carlyle. NdT]. Mais il est totalement irresponsable d'avoir une opinion bruyante et vocifératrice sur les sujets économiques tout en restant dans cet état d'ignorance. Pourtant, cette sorte d'ignorance agressive est inhérente au credo anarcho-communiste.

Le même commentaire peut être fait quant à la croyance répandue, qu'ont beaucoup de partisans de la Nouvelle Gauche et d'anarcho-communistes, selon laquelle il n'est plus nécessaire de se soucier de l'économie ou de la production parce que nous sommes supposés vivre dans un monde "postérieur à la rareté," où de tels problèmes n'existent pas. Or, si notre situation vis-à-vis de la rareté est clairement meilleure que celle de l'homme des cavernes, nous vivons toujours dans un monde de rareté économique présente partout. Comment pourrons-nous savoir quand nous serons dans un monde "postérieur à la rareté" ? Nous le saurons simplement quand tous les biens et tous les services que nous voulons seront devenus surabondants et que leurs prix seront tombés vers zéro, bref, quand nous pourrons acquérir tous les biens et les services comme dans le Jardin d'Eden - sans effort, sans travail, sans utiliser aucune ressource rare.

L'esprit antirationnel de l'anarcho-communisme a été exprimé par Norman O. Brown, un des gourous de la nouvelle "contre-culture" :

Le grand économiste Ludwig von Mises a essayé de réfuter le socialisme en démontrant que, par l'abolition de l'échange, le socialisme rendait impossible le calcul économique, et rendait donc la rationalité économique impossible.... Mais si Mises avait raison, alors ce qu'il a découvert n'est pas une réfutation mais une justification psychanalytique du socialisme... C'est une des tristes ironies de la vie intellectuelle contemporaine que la réponse des économistes socialistes aux arguments de Mises fut de tenter de montrer que le socialisme n'était pas incompatible avec "le calcul économique rationnel" - c'est-à-dire qu'il pouvait conserver le principe inhumain consistant à faire des économies. [1].

Le fait que l'abandon de la rationalité et de l'économie au nom de la "liberté" et d'une lubie conduira à détruire la production et la civilisation modernes et nous ramènera à la barbarie ne gêne pas nos anarcho-communistes, ni les autres partisans de la nouvelle "contre-culture." Mais ce qu'ils semblent ne pas comprendre, c'est que le résultat ce retour au primitif signifierait la famine et la mort de presque toute l'humanité ainsi qu'une survie pénible pour ceux qui subsisteraient. Si on les laissait faire, ils verraient qu'il est en réalité très difficile d'être enjoué et "non oppressé" quand on meurt de faim.

Pages correspondant à ce thème sur les projets liberaux.org :

Tout ceci nous ramène à la sagesse du grand philosophe espagnol Ortega y Gasset :

dans les perturbations causées par la rareté de la nourriture, la foule part à la recherche de pain et les moyens qu'elle emploie est habituellement de détruire les boulangeries. Cela peut servir de symbole de l'attitude adoptée, sur une échelle plus grande et plus compliquée, par les masses d'aujourd'hui vis-à-vis de la civilisation qui les soutient.... La civilisation n'est pas "tout simplement présente ici," elle ne se soutient pas d'elle-même. Elle est artificielle.... Si vous voulez utiliser les avantages de la civilisation, mais n'êtes pas prêts à vous sentir concernés par le maintien de la civilisation - vous êtes finis. En un clin d'oeil, vous vous trouverez abandonné sans civilisation. Un simple dérapage et, quand vous regardez autour de vous, tout a disparu dans les airs. La forêt primitive apparaît dans son état naturel, comme si les rideaux cachant la Nature avaient soudain été tirés. La jungle est toujours primitive et, vice versa, tout chose primitive est une simple jungle. [2].

Notes

[1] Norman O. Brown, Life Against Death (New York : Random house, 1959), pp. 238-239.

[2] José Ortega y Gasset, The Revolt of the Masses (New York : W. W. Norton, 1932), p. 97.

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