Nicolas Baverez:La liberté reste une idée neuve pour la France du XXIème siècle

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Nicolas Baverez
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La liberté reste une idée neuve pour la France du XXIème siècle


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Au prétexte de la critique du libéralisme, assimilé à un pseudo-modèle anglo-saxon ou réduit à tort au seul mécanisme du marché, la France a divorcé avec la liberté depuis la fin du XXème siècle.

Elle a réduit ses citoyens en clients de l'Etat-providence. Elle a célébré le bicentenaire de la Révolution de 1789, en prenant le parti des totalitarismes contre le soulèvement des peuples en faveur de la liberté, apportant son soutien à l'URSS de Gorbatchev contre la Russie d'Elstine, à la RDA d'Erich Honecker contre l'Allemagne réunifiée d'Helmut Kohl, à la grande Serbie de Milosevic au nom de la présumée intangibilité des frontières de la guerre froide. Elle a renié l'universalisme des droits de l'homme que Jacques Chirac a dissous dans un relativisme intégral, légitimant les dictatures africaines et arabes au prétexte que « manger à sa faim est le premier des droits de l'homme », invitant les nouvelles démocraties d'Europe à se taire au sortir d'un demi-siècle de totalitarisme soviétique ou se compromettant avec le fanatisme islamique en lançant un appel déplacé au « principe de responsabilité » lors de la crise des caricatures de Mahomet.

Chacun comprend que la France entretienne des relations suivies avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux pour des raisons d'intérêt national, qu'il s'agisse de la Chine compte tenu de son rôle dans l'économie mondiale, de la Russie compte tenu de son poids dans la géopolitique européenne et de ses ressources en matières premières, de l'Algérie en raison des liens humains entre les deux nations. Une autre chose consiste à légitimer et multiplier les égards vis-à-vis de tyrans ou de dirigeants corrompus, à l'image de la privatisation de Paris pour les présidents algériens ou chinois : en se déshonorant, la France se dessert, étalant sa faiblesse face à des régimes qui ne manquent pas de la manipuler à leur profit, à l'image du président Bouteflika cherchant à souder l'alliance du FLN et de l'islamisme dans la détestation de la France.

La rupture avec la liberté politique est aussi absurde que paradoxale, tant elle se situe au coeur du projet national de la France. Alors même que la conception à la fois universelle et pluraliste de la liberté qu'elle incarne constitue l'une des clés pour le destin du XXIème siècle. L'antilibéralisme est un fléau qui se trouve au principe du déclin et de la régression de la France.

Une régression qui s'exprime par un rapport obsessionnel et biaisé au passé du pays, par la fermeture du pays, par la dénaturation de l'identité nationale. La France vit désormais au rythme du grand bond en arrière. Bond en arrière dans le temps, avec le culte pervers de la commémo-nation, qui constitue non seulement le pendant de l'impuissance à agir mais se transforme en rituel de dénigrement de la nation. D'un côté, avec la substitution de la communication à l'engagement dans la transformation du réel, s'est généralisée la pratique aberrante consistant à légiférer sur l'histoire, depuis le génocide arménien jusqu'au bilan de l'ère coloniale. De l'autre, les discours officiels promeuvent une lecture unilatérale et mensongère du passé, qui fait table rase des moments glorieux du pays pour le réduire à ses heures les plus sombres, entretenant ainsi l'image d'une nation lâche et d'un peuple vaincu.

L'année 2005 en a été exemplaire qui vit le gouvernement armer le porte-avions Charles de Gaulle pour commémorer le désastre de Trafalgar tout en refusant de s'associer au bicentenaire d'Austerlitz, la bataille des Trois Empereurs qui demeure le chef-d'oeuvre stratégique de Napoléon.

En réalité, la haine de la France se confond aujourd'hui chez les dirigeants du pays avec la haine de l'Occident et de la liberté. Bond en arrière politique et social, avec, sous couvert d'un patriotisme tronqué, la réhabilitation de Colbert et de Méline. Le dirigisme chemine au bras du protectionnisme pour remettre en cause la libéralisation de l'économie et le démantèlement du capitalisme d'État amorcés entre 1983 et 1988 au plan intérieur, pour miner le grand marché et la pérennité de la monnaie unique au plan européen, pour entraver la mondialisation et encourager les forces de fragmentation et de chaos au plan planétaire.

Parallèlement, l'idéologie de la protection émiette le corps social, entretenant l'exclusion, l'anomie et la violence. Avec pour traduction immédiate la poussée des passions extrémistes, qu'elles se portent sur le protectionnisme d'une gauche massivement ralliée aux thèses altermondialistes et totalement isolée au sein de la social-démocratie européenne à la droite gouvernementale acquise au patriotisme économique, ou sur la xénophobie, entretenue par la paupérisation et la révolte protestataire des classes moyennes.

Bond en arrière intellectuel et moral, avec le déni de la liberté et de l'universalisme des Lumières. En s'érigeant en tête de file de la lutte contre le libéralisme, la France renoue avec les contradictions politiques fatales des guerres coloniales, pour combattre l'héritage de sa propre histoire et des valeurs de la République. La défaite était inéluctable dans les conflits de la décolonisation, au plan politique sinon au plan militaire, dès lors qu'ils entendaient s'opposer au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes établi en principe universel par la Révolution française.

L'antilibéralisme n'est pas moins absurde et voué à l'échec. D'abord parce que la liberté est première dans la devise de la République et que ceci ne doit rien au hasard. Elle prime l'égalité et la fraternité car elle en est la condition, l'égalité restant virtuelle - et la fraternité interdite entre des hommes autres que libres. Elle constitue aussi la pierre angulaire d'un ordre international pacifique et stable, qui ne peut reposer que sur des nations souveraines. Ensuite parce que l'héritage original de la Révolution française réside dans son caractère universel, autrement dit dans l'ambition de mondialiser la liberté. La révolution britannique, issue de la Magna Carta et de l'habeas corpus, établit la garantie des libertés individuelles pour les seuls habitants du royaume de Grande-Bretagne. La Révolution américaine, à travers la Constitution, innova en fondant pour la première fois une nation d'emblée autour de la liberté et en l'ouvrant aux hommes qui en étaient épris. Seule la Révolution française entendit poser des principes universels qu'elle exporta en Europe puis dans le monde, à défaut de leur- être fidèle ou de s'en montrer toujours digne.

A rebours de la dénonciation de l'ultralibéralisme, qui relève de la farce dans un pays suradministré et sur-réglementé, où 54,5 % de la dépense nationale est publique, la France doit reconstruire le projet national qui fonde son identité autour de la marque de fabrique historique que constitue la conception universaliste et pluraliste de la liberté.

Il ne fait pas de doute que la liberté a été soumise à rude épreuve par les premières années du XXIème siècle. La sous-estimation de la menace terroriste dans les années 1990 puis la calamiteuse politique extérieure de l'administration Bush après les attentats de 2001 ont placé les démocraties sur la défensive et discrédité leurs principes et leur action auprès de vastes pans de l'opinion mondiale. Pour Hegel, Napoléon figurait la liberté à cheval, ce qui n'a pas empêché sa défaite face à l'Europe coalisée. L'exportation de la démocratie et du marché dans le monde arabo-musulman par la force des blindés et des drones n'est pas promise à une meilleure fin. Or, il en va de la politique extérieure des Etats-Unis comme du dollar : ce sont leur diplomatie et leur monnaie, mais ce sont les problèmes de toutes les démocraties. Dès lors que le Royaume-Uni a fait le choix stérile d'un alignement sans condition sur les positions américaines au nom du maintien d'une relation spéciale de plus en plus fictive, un espace s'ouvre, pour la France, autour de l'incarnation d'une idée de la liberté ouverte à la diversité des nations et à la variété des cultures. Mais à trois conditions. D'abord, il ne peut y avoir de compromis sur le choix de la liberté politique : elle reste un combat à l'issue incertaine, face au fanatisme islamique qui constitue un adversaire encore plus redoutable que le Reich hitlérien ou l'Union soviétique dès lors qu'il n'emprunte pas la forme d'une volonté d'expansion impériale mais qu'il s'enracine au sein de chaque société. Ensuite, l'unité des démocraties doit être respectée et recherchée par tous les moyens : la France a tout à gagner à s'inscrire en contrepoint mais non pas en rupture avec les États-Unis, à l'image de son repositionnement dans la guerre froide au cours des années 1960 où la totale fermeté de son engagement en période de crise alla de pair avec la création de marges de manœuvre pour construire une situation originale entre l'Ouest et l'Est, le Nord et le Sud, qui mettait en cohérence l'intérêt national et la solidarité occidentale face au soviétisme. Enfin, cette idée de la liberté doit être mise au service de l'intégration du continent européen et du processus de mondialisation, conformément à la maxime de Montesquieu qui veut que « si je savais quelque chose d'utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe, ou bien quelque chose qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au Genre Humain, je la regarderais comme un crime ».

Force est de constater que la plupart des démocraties sont adossées à un projet national cohérent. Les États-Unis poursuivent la préservation de leur leadership au XXIème siècle face aux superpuissances émergentes du Sud, à commencer par la Chine qui entend rivaliser avec eux. Le Royaume-Uni se définit comme la passerelle entre les deux rives de l'Atlantique. L'Allemagne se consacre à sa régénération, effective sur le plan des infrastructures, amorcée sur le plan économique mais encore balbutiante sur le plan des hommes et des mentalités. L'Espagne conforte son rattrapage au sein des démocraties développées et s'applique à refermer la parenthèse de deux siècles de marginalisation sur la scène européenne et mondiale.

L'ambition nationale de la France devrait s'inspirer du jugement de Pascal selon lequel « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique » et le décliner aussi bien dans la lutte contre le fanatisme que dans la régulation de la mondialisation ou la relance de l'Union. La réponse au terrorisme gagnerait à s'inspirer de ce qui fit le succès du cantonnement de l'Union soviétique durant la guerre froide : la stratégie de la dissuasion, un réseau d'alliances diplomatiques entre démocraties, un soutien aux forces démocratiques partout dans le monde, et une pédagogie active de la liberté auprès des élites et des opinions. L'endiguement du fanatisme doit de même réintégrer les dimensions politiques, économiques et culturelles par le soutien apporté aux modérés au sein du monde arabo-musulman, l'aide au développement, l'accent placé sur l'intégration des minorités au sein des nations développées.

La France, en raison de ses liens avec le monde arabe et du poids des musulmans dans sa population, peut contribuer à ce rééquilibrage, qui passe également par le déblocage du cycle de Doha, initié à juste titre en 2001 pour utiliser le levier du développement contre le terrorisme. Surtout, la nation demeure le plus efficace des antidotes au fanatisme religieux : il est donc vital de la conforter et d'éviter que l'extrémisme puisse se greffer sur une crise du sentiment national, comme en Bosnie ou en Tchétchénie, en Irak, en Palestine ou au Liban. Par ailleurs, si l'idée d'un gouvernement universel continue à relever du mythe, la mondialisation mérite d'être dotée d'institutions performantes. Dans ce domaine, la diplomatie française devrait mettre ses actes en cohérence avec ses mots, et apporter un soutien sans réserve à l'émergence d'un multilatéralisme rénové. Au lieu d'être la première à appeler à une intervention de l'ONU et à l'envoi d'une force internationale au Liban, puis la dernière à accepter de l'encadrer par un contingent important, compte tenu des risques opérationnels encourus. Il passe en particulier par un accord sur la libéralisation des échanges agricoles, d'autant plus légitime qu'elle constitue l'arme la plus efficace pour réduire la pauvreté dans le monde. De même, de nouvelles règles s'imposent pour la circulation des hommes et des découvertes scientifiques ou techniques, qui devront faire l'objet d'accords entre les nations développées et les pays émergents. Autant de; champs d'intervention pour un pays conciliant une forte tradition nationale, ancrée dans une histoire et une culture singulières, avec l'héritage du libéralisme politique, un pays sachant marier la défense de valeurs universelles et la reconnaissance de l'irréductible et heureuse spécificité des peuples et des nations.

Ce même renversement de perspective qui repositionnerait la France comme héraut de la liberté politique et des nations au sein de la mondialisation, à rebours de l'évolution réactionnaire des dernières décennies, doit l'amener à relancer le projet politique européen qu'elle a puissamment contribué à discréditer.

wl:Nicolas Baverez