Raymond Boudon:Montesquieu

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Raymond Boudon
1934-2013
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Auteur libéral classique
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"Expliquer un phénomène social, c'est souvent montrer qu'il peut être vu comme l'effet non voulu d'actions rationnelles."
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Raymond Boudon:Montesquieu


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Article du Dictionnaire critique de la sociologie, 1982.


La sociologie dès sa naissance a entretenu des relations ambiguës avec « la philosophie des Lumières ». En effet, Auguste Comte, qui se proclame le fondateur de cette discipline, voyait dans les « philosophes » des esprits « métaphysiques » c'est-à-dire pour lui, négatifs, et tout à fait incapables de comprendre les fondements de l'ordre social. Montesquieu était le seul à échapper à sa censure. Comme L'esprit des lois est aussi célébré comme une des bibles de la politique humaniste et libérale, cette oeuvre ne peut pas manquer d'intriguer le sociologue qui cherche à la placer dans la lignée des fondateurs, ou du moins des précurseurs.

Ce qui frappe d'abord chez Montesquieu, c'est l'idée qu'il se fait des lois. Il en donne une vue qui doit être tenue pour naturaliste et laïque en dépit de la référence de Montesquieu à Dieu : « Les rapports nécessaires qui découlent de la nature des choses. » On peut voir dans cette formule l'annonce de la fameuse maxime durkheimienne selon laquelle il faut « traiter les faits sociaux comme des choses ». Mais tout en apercevant dans la société l'opération des lois qui la gouvernent, tout en identifiant le système de rapports qui assurent à la conduite des hommes une certaine régularité et une certaine prévisibilité, Montesquieu se garde bien de s'enfermer dans une conception étroitement positiviste de la légalité qu'il ne limite point à la pure constatation de constances, ou de régularités, « La divinité même a ses lois ». Cette proposition n'est pas une clause de style, car pour Montesquieu « Dieu a du rapport avec l'univers » et notamment avec les hommes qui lui sont rattachés par des liens de la morale et de la religion. Les lois de l'organisation sociale ont donc à voir avec Dieu, avec « sa sagesse et sa puissance ». Il ne s'agit pas de savoir si le Dieu auquel Montesquieu fait appel est celui de Spinoza ou celui de Malebranche. Ce qui importe au sociologue c'est d'observer qu'après avoir si fortement souligné la légalité de la nature sociale, Montesquieu évite soigneusement de la confondre avec celle de la nature physique. Les lois gouvernent si rigoureusement le comportement des hommes que Montesquieu est tenté de dire qu'une fois posés les « principes », il a vu « l'infini diversité des lois et des coutumes (...) s'y plier comme d'eux-mêmes ». Pourtant l'homme qui est un « être flexible », « se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres », est aussi soumis aux lois morales et aux lois religieuses.

Les lois dont Montesquieu s'occupe concernent des « êtres particuliers et intelligents », des acteurs, dirions-nous dans notre language. Aussi ne se présentent-elles pas avec la même rigueur que les lois de la mécanique qui s'établissent « entre un corps mû et un autre corps mû ». « Il s'en faut que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique ». La légalité que nous observons dans les phénomènes sociaux n'est pas de l'ordre de la « fatalité » ou du déterminisme. Elle doit faire place aux intentions, aux stratégies des « êtres particuliers et intelligents » qui d'ailleurs peuvent se servir à leurs fins propres des « constances » et des « uniformités » qu'elle nous permet d'établir.

Montesquieu a une vue très réaliste de l'extrême diversité des lois. Il prend ce terme dans un sens délibérément extensif. Il ne prétend pas comme certains jusristes positivites limiter le domaine de la loi à celui des prescriptions impératives renvues efficaces par l'intervention des autorités politiques. Nous ne sommes pas seulement soumis aux lois de l'État. Nous obéissons aussi aux lois divines, aux lois de la nature physique, comme le climat, aux lois de la nature animale, comme celles qui intéressent la croissance et la propagation de l'espèce. Enfin, parmi les lois positives, encore faut-il distinguer celles qui relèves du droit politique et celles qui relèvent du droit des gens. Chaque type de légalité a sa logique propre, et les abus les plus criants viennent de ce que ces diverses sortes de lois sont parfois confondues par une sorte de fureur d'unification, qui constitue l'essence même du despotisme.

Les lois constituent un système. Cette idée circule dans toute l'oeuvre de Montesquieu. Elle est clairement soulignée dès le premier livre de son grand ouvrage. Elle est repise et affirmée avec plus de précision dans les textes où est énoncée la notion très riche, mais quelque peu fuyante, de « l'esprit général d'une nation ». Voici ce texte, dont il est facile de trouver plusieurs variantes. « Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les moeurs, les manières. » A première vue, la liste se présente comme une énumération dont rien ne nous garantit qu'elle est complète et ordonnée. Un critère pourtant est introduit qui permet de distinguer la manière dont agissent ces diverses contraintes sur les diverses sortes de lois. C'est « la force avec laquelle dans chaque nation agit une de ces causes ». Moins les sociétés sont différenciées, plus la « base morphologique » (le climat, l'environnement physique, la structure démographique) est contraignante. Plus les hommes sont « civilisés », c'est-à-dire sont au sens fort des « êtres particuliers et intelligents », des individus avec leurs « singularités », plus la légalité de l'ordre social repose sur « les lois, les moeurs et les manières ». Montesquieu distingue soigneusement les trois termes, et d'abord les deux derniers du premier. La Chine où la régulation se fait par les « manières », rites et cérémonies, est différente de la Lacédémone, où les « moeurs », c'est-à-dire les règles de conduite vis-à-vis d'autrui avaient priorité. Après les avoir distinguées, il associe moeurs et manières qu'il oppose conjointement aux lois qui sont « des usages que le législateur a établis ». Les peuples libres sont ceux qui se gouvernent par les lois, tandis que les pays où prédominent moeurs et manières sont exposés au despotisme ou à la tyrannie. Mais la régulation par les lois est elle-même complexe et problématique. Il est vrai, comme le suggère l'exemple de l'Angleterre, que la liberté politique peut produire des moeurs et des manières libres dans le domaine du commerce et de la vie privée. Mais il peut se faire aussi, comme à Sparte et à Rome, que les lois ne soient qu'un artifice du législateur qui cherche à rendre aux « coutumes anciennes », c'est-à-dire aux moeurs et manières, une autorité qu'elles avaient perdue.

Comme les lois de chaque pays constituent un système, on peut comparer ces pays. Montesquieu compare l'Angleterre et Rome, la Chine à Sparte. Mais il prend toujours le plus grand soin de préciser sous quel rapport il les compare. Deux sociétés peuvent se ressembler sous un rapport, alors que sous un autre rapport elles sont différentes. Dans le langage moderne, on dirait que Montesquieu est tenté par l'« analyse systémique ». Mais sa conception du système social est pure de toute tentation holiste et totalitaire. Aucune société ne constitue un tout parfaitement intégré. C'est un ensemble de dimensions différenciées, dont Montesqieu cherche à restituer l'extraordinaire complexité, en parlant d'« esprit général ».

Sur un point encore, l'oeuvre de Montesquieu est tout à fait moderne. Les sociologues ont depuis Marx indéfiniment débattu des rapports entre infrastructure et superstructure. Montesquieu, dans le texte sur l'esprit général cité plus haut, parle lui aussi de « causes » et cherche à apprécier laquelle de ces « causes » dans une société donnée agit le plus fortement. Mais il se protège très bien contre la tentation de chercher un « facteur » unique ou du moins prépondérant. On le voit par la manière dont évolue dans L'esprit des lois le concept de régime politique. Dans les premiers livres, ce sont des principes et de la nature des gouvernements que semblent dériver les lois. Mais très vite la fécondité explicative du facteur politique s'épuise; et Montesquieu, imperturbable, ajoute d'autres facteurs qu'il juge plus pertinents et plus adéquats. L'avantage de cette démarche est double. Ce n'est pas seulement la notion de loi qui s'enrichit; c'est aussi celle de régime politique.

Un autre aspect par où l'oeuvre de Montesquieu doit retenir l'attention des sociologues, c'est l'interprétation qu'elle suggère du changement social. Montesquieu ne tombe, ni du côté des tenants d'une conception du Progrès linéaire et uniformément accéléré, ni du côté des tenants d'une conception cyclique (corsi e recorsi à la Vico). Il est très sensible, comme ses contemporains, aux phénomènes de décadence. Mais il en donne une vue qui ne sacrifie pas aux explications unilatérales de la chute des empires par la corruption des moeurs. Dans les vues qu'il propose sur « la grandeur et la décadence des Romain », Montesquieu souligne le caractère paradoxal de leur développement. « Les lois de la Rome primitive conduisaient à l'agrandissement de la ville. Mais une fois que Rome se fut soumis l'univers, par un renversement aussi brutal qu'inévitable, les principes de sa grandeur devinrent les causes de sa décadence. » Montesquieu s'attache à plusieurs facteurs dont il cherche la liaison. « La taille de la ville, l'extension très limitée des territoires sur lesquels les Romains exerçaient leur pouvoir donnait à l'État une force ramassée, qui retenait les particuliers dans la sphère des passions civiques ». Il n'en va plus de même dès que par l'extension et la multiplication des provinces, le nombre croissant des soldats qui en assurent la protection, l'insubordination de leurs chefs, la prolifération de la ville de Rome, et les problèmes de subsistance qui en résultèrent, à la vieille unité civique succéda une concurrence de plus en plus vive entre les factions civiles et militaires, les régions et les groupes ethniques plus ou moins récemment conquis. Montesquieu sent très bien la complexité de cet enchaînement causal. Comme il décrit les cheminements qui d'une intention vicieuse et censurable peuvent conduire à des résultats inattendus. Ainsi, selon le titre du chapitre 20 du livre XXI de L'esprit des lois « le commerce se fit un jour en Occident à travers la Barbarie. Le prêt à intérêt ayant été condamné sur l'autorité d'Aristote, le commerce fut confondu avec l'usure la plus affreuse et les Juifs furent les seuls à qui cette occupaton fût consentie ». Les préjugés racistes et l'ignorance en matière économique se prêtant appui, les Juifs furent soumis à toutes les exactions de la part des rois et des princes. Mais ils parvinrent à s'y soustraire « en inventant les lettres de change qui pouvaient être envoyées partout et en laissaient de trace nulle part ». Une « main invisible » guide le développement des institutions; mais ce n'est plus celle d'une Providence à la Bossuet. Ce n'est pas davantage le « sens de l'histoire » qui intéresse Montesquieu, mais plutôt les modalités de son déroulement qui expriment la diversité des contraintes (la nature des choses), la richesse de nos ressources, et notre capacité de répondre aux premières et de combiner les secondes.


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