Friedrich A. Hayek:Esquisse de biographie

De Catallaxia
Friedrich A. Hayek
1899-1992
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Auteur libéral classique
Citations
« La liberté, laissée à chacun d'utiliser les informations dont il dispose ou son environnement pour poursuivre ses propres desseins, est le seul système qui permette d'assurer la mobilisation la plus optimale possible de l'ensemble des connaissances dispersées dans le corps social. »
« Laisser la loi aux mains de gouvernants élus, c'est confier le pot de crème à la garde du chat. »
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Friedrich A. Hayek:Esquisse de biographie
Hayek: esquisse de biographie


Anonyme
Analyse de Gilles dostaler


Professeur au département de sciences économiques de l'Université du Québec à Montréal

L'œuvre de Friedrich Hayek a commencé à être publiée au lendemain de la première guerre mondiale. Sa biographie compte une vingtaine de livres, autant d'ouvrages dirigés et introduits, une quarantaine de brochures, et au-delà de cinq cents articles, conférences et autres formes d'intervention. La diversité de cette production ne le cède pas à son volume. Les interventions de Hayek se situent dans les domaines les plus variés : psychologie, philosophie, épistémologie, théorie économique, politique économique, philosophie politique, droit, histoire de la pensée, pour ne citer que les principaux. Il est par ailleurs assez difficile de classer rigoureusement ses travaux dans l'une ou l'autre de ces catégories. En effet, la plupart couvrent plusieurs domaines à la fois. Hayek a souvent affirmé que la spécialisation étroite empêchait d'appréhender les grands problèmes de la société. De l'économiste qui n'est qu'économiste, il a écrit qu"'il était susceptible de devenir nuisible sinon carrément dangereux"

Par son caractère multidisciplinaire, mais aussi à cause des options tranchées de son auteur, cette œuvre a connu un destin assez particulier. Dès le début de sa carrière, après une brève période de sympathie pour le socialisme fabien, Friedrich Hayek affiche un libéralisme intransigeant et, comme il le dit lui-même, un "anti-socialisme radical". Il développe, dans le domaine de la théorie économique, des thèses qui se situent en opposition totale avec celles qu'au même moment John Maynard Keynes commençait à élaborer. Et surtout, sur le plan des politiques économiques, ses propositions sont diamétralement opposées à celles qui sont associées au nom de son rival. Or c'est le keynésianisme - du moins l'un de ses avatars - qui s'est imposé dans les années trente et quarante pour ensuite régner sans partage dans les années cinquante et soixante. Ce fut donc pour Hayek, qu'on a alors décrit comme un dinosaure qui aurait survécut à la sélection naturelle, un long purgatoire.

Mais le triomphe vint à son tour, à qui sut attendre. Il vint avec la remise en cause du keynésianisme, tant sur le plan théorique que pratique, à partir des années soixante-dix. On redécouvrit Hayek. Le symbole de ce triomphe est l'attribution du Prix Nobel d'Economie en 1974. Hayek est devenu l'un des principaux inspirateurs de ce qu'on appelle le "néo-libéralisme", en économie comme en politique. Le fait que sa dernière œuvre majeure, Droit, législation et liberté, en trois tomes, ait été rapidement traduite en français, en est l'un des signes. Mais il suffit de lire l'un ou l'autre des "nouveaux économistes" et "nouveaux classiques" pour s'en convaincre. Sur les principes, ils se contentent le plus souvent de répéter Hayek, avec moins de subtilité. Comme dans le cas de Keynes ou de Marx, on constate un appauvrissement de la formulation initiale de la pensée à sa traduction, souvent dogmatique, par les disciples. Il importe donc de revenir aux énoncés initiaux, pour éclairer les grands débats politiques, économiques et sociaux de notre temps.

Nous présenterons d'abord l'auteur de cette œuvre, au moyen d'une esquisse biographique dans laquelle nous situerons ses principaux écrits. Puis nous examinerons les grands thèmes de la pensée de Hayek, selon trois axes : la philosophie, l'économie et la politique. Cette séparation est évidemment arbitraire, mais nécessaire pour l'exposé. Il ne saurait être question, par ailleurs, de faire une présentation exhaustive d'une pensée complexe et changeante. Notre intention est d'offrir un guide de lecture de l'œuvre de Friedrich Hayek.

Esquisse de biographie

Vienne

Friedrich Hayek naît à Vienne le 8 mai 1899, dans une famille d'universitaires. Son père était docteur en médecine et professeur de botanique à l'Université de Vienne. Son grand-père paternel enseignait la zoologie au même endroit, alors que son grand-père maternel était professeur de droit public à l'Université d'Innsbruck.

Il commence des études de droit à l'Université de Vienne en novembre 1918. Il obtient un doctorat dans cette discipline en 1921, mais il s'intéresse surtout à l'économie et à la psychologie. Il suit les cours de Friedrich von Wieser, le principal théoricien, avec Eugen Böhm-Bawerk, de la deuxième génération de l'école de Vienne, fondée par Carl Menger. C'est Wieser qui l'intéresse aux problèmes liés à la théorie de la valeur, et en particulier celui de "l'imputation", sur lequel il entreprend la rédaction d'une thèse de doctorat. Il fréquente aussi les cours de philosophie. Influencé par le physicien et philosophe des sciences Ernst Mach, Hayek rédige, en 1920, un texte intitulé "Contributions to a Theory of the Development of Human Consciousness" qui ,remanié, sera publié plus de trente années plus tard sous le titre de The Sensory Order : An Inquiry into the Foundations of Theoretical Psychology. Hayek hésite alors entre la psychologie et l'économie et ce sont, dit-il, "des circonstances extérieures qui m'ont forcé à choisir entre les deux".

En 1921, Hayek contribue à la mise sur pieds d'un groupe de jeunes intellectuels qui se réunissent pour discuter de textes portant sur divers problèmes d'intérêt commun. Les disciplines représentées sont nombreuses et variées : économie, sociologie, histoire, histoire de l'art, philosophie, musique, psychanalyse, physique et mathématiques. Plusieurs membres de ce groupe deviendront célèbres par la suite, et la plupart rejoindront le séminaire de Ludwig von Mises, fondé en 1922 et qui réunira, jusqu'en 1934, la quatrième génération de l'école autrichienne. Mises, héritier intellectuel de Wieser et Böhm-Bawerk, est l'auteur de la Théorie de la Monnaire et du crédit (1912) et de Socialisme (1922). Il était par ailleurs l'un des directeurs d'un organisme gouvernemental chargé de régler les dettes d'avant-guerre de l'Autriche, pour lequel Hayek commence à travailler en octobre 1921. Mises exerce sur Hayek une influence déterminante, contribuant en particulier à éteindre ses sympathises socialisantes et fabiennes de l'époque, et devenant "pour les dix années suivantes, le guide principal dans le développement de mes idées".

En mars 1923, Friedrich Hayek obtient un second doctorat, en sciences politiques. Puis il décide, "à ses propres dépenses et risques", de séjourner quinze mois aux Etats-Unis, muni d'une douzaine de lettres de recommandation de Joseph Schumpeter, autre éminent économiste viennois. Il est assistant de Jeremiah W. Jenks à l'Université de New York, mais il suit aussi des cours à l'Université Columbia et à la New School for Social Research, où il est en contact avec le courant institutionnaliste. Il assiste aux cours de Wesley Clair Mitchell, l'un des principaux représentants de ce courant. Il présente un texte au dernier séminaire de John Bates Clarck. Il se déclare déçu de l'état de la théorie économique aux Etats-Unis, mais s'intéresse beaucoup aux travaux sur les politiques monétaires et le contrôle des fluctuations cycliques associées au "Harvard Economic Service" et à la Réserve fédérale. Il commence une nouvelle thèse de doctorat sur les problèmes de stabilisation monétaire, sous la direction de J.D. Magee, mais il ne l'achèvera jamais.

De retour à Vienne en mai 1924, il publie ses premiers articles, et commence des recherches sur la théorie monétaire, à partir de son expérience américaine, en vue d'obtenir un poste à l'Université. Il est intéressé avant tout par la théorie pure, mais ce sont les questions plus concrètes d'analyse factuelle qui attirent l'attention. C'est donc à l'occasion d'un article sur "La Politique monétaire des Etats-Unis après la reprise de 1920" qu'il expose, pour la première fois, le noyau de sa thèse sur les relations entre la baisse des taux d'intérêt et le surinvestissement. Dès cette époque, il critique l'argumentation de Keynes contre le retour à l'étalon-or.

En 1926, Hayek se marie, à Vienne, avec Hella Fritsch. En 1927, Mises et Hayek fondent l'Institut autrichien de recherche économique, qui se consacre à l'étude des fluctuations et des crises. Hayek en est le directeur jusqu'en 1931. A partir de 1929, il commence aussi à enseigner à l'Université de Vienne. C'est à Londres, en 1928, qu'il rencontre pour la première fois John Maynard Keynes, de seize ans son aîné, déjà l'économiste le plus célèbre d'Angleterre, et l'un des plus connus au monde. "L'impression personnelle de l'homme est inoubliable", écrit Hayek, qui rend compte ainsi de cet événement :


Je l'ai rencontré pour la première fois à Londres en 1928, à une réunion d'instituts d'étude de la conjoncture, et bien que nous ayons eu sur-le-champ notre premier désaccord important, sur un aspect de la théorie de l'intérêt, nous sommes demeurés amis ; nous avions plusieurs intérêts en commun, même si nous étions rarement d'accord dans le domaine de l'économie. Il avait cette manière intimidante de passer outre aux objections d'un homme plus jeune ; mais si quelqu'un lui tenait tête, il le respectait toujours par la suite, malgré son désaccord avec lui. Lorsque j'ai déménagé de Vienne à Londres en 1931, nous avons eu souvent l'occasion de discuter de vive voix ou par lettres.

Les activités professionnelles de Hayek l'empêchent de poursuivre au rythme qu'il souhaiterait ses recherches théoriques. Il avait décidé de rédiger un manuel sur la théorie et la politique monétaires, qui devait être précédé d'une longue introduction historique, à laquelle il consacrait tout son temps libre. Il publie, en 1928, "Intertemporal Price Equilibrium and Movements in the Value of Money". Cet important travail théorique contient d'ailleurs l'essentiel des thèses qui seront développées dans ses travaux ultérieurs, en particulier sur la relation entre les changements de prix relatifs dans le temps et l'allocation intertemporelle des ressources. Dans des passages étrangement proches de ce qu'on peut lire sous la plume de Keynes, Hayek accuse la théorie orthodoxe de faire abstraction du temps, ce qui est une erreur dans le cadre de la "considération d'une économie monétaire".

C'est en 1929 que Friedrich Hayek publie, en allemand, un premier livre qui sera traduit en anglais en 1933, Monetary Theory and the Trade Cycle. Il y fait une revue critique des théories non monétaires des cycles, développant la thèse selon laquelle la cause des fluctuations économiques cycliques réside dans des interventions monétaires qui créent des distorsions dans les relations de prix relatifs, menant elles-mêmes à une mauvaise allocation des ressources. Il condamne les politiques de lutte contre la dépression par l'extension du crédit, favorisées par Keynes et ses partisans. Ces politiques, alliées aux rigidités du marché, ne peuvent qu'aggraver la dépression.

Londres

Lionel Robbins était à cette époque le chef de file d'un groupe d'économistes libéraux établis à la London Scool of Economics, alors que Keynes et ses disciples avaient leurs quartiers généraux à Cambridge. En 1931, Robbins invite Hayek à prononcer des conférences. Hayek condense rapidement, en quatre exposés, le résultat de ses recherches. Cela donne Prix et production, son deuxième livre. On lui offre un poste à la London School, où il devient le premier professeur étranger. Hayek déménage donc à Londres, où il vivra jusqu'en 1950. Il acquiert en 1938 la citoyenneté britannique, qu'il conservera toujours. En 1931, on demande à Hayek de faire la recension du Traité de la monnaie de Keynes, ce dont il s'acquitte en deux longs articles, auxquels il dit avoir consacré beaucoup de temps. Keynes répond au premier par une critique de Prix et production, qu'avait aussi critiqué Sraffa. C'est le début d'une longue controverse, qui sera marquée, en particulier, d'un intéressant échange de lettres entre Keynes et Hayek. Les deux auteurs y précisent leurs divergences, qui portent fondamentalement sur le rapport entre l'épargne et l'investissement. La critique de Hayek contribue d'ailleurs, autant que les discussions du Circus (groupe de jeunes disciples de Keynes), à pousser Keynes à modifier ses thèses du Traité de la monnaie et à entreprendre la rédaction de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie. Echaudé parce que Keynes avait répondu à ses critiques en disant qu'il avait changé d'idée et préparait un nouveau livre, Hayek a préféré ne pas faire de recension de la Théorie générale, ce qu'il a regretté par la suite. La montée du nazisme força son éditeur à renoncer au projet de manuel sur la théorie et la politique monétaires. Hayek abandonne aussi ce projet parce que la tâche la plus urgente lui paraît être désormais celle de réfuter "la renaissance de l'erreur de la détermination de l'emploi par la demande agrégée". Il publie une dizaine d'articles sur la théorie du capital, l'investissement et les cycles, dont plusieurs seront rassemblés en 1939 sous le titre Profits, Interest and Investment and Other Essays on the Theory of Industrial Flucutations. Il continue à développer la thèse selon laquelle le sous-emploi et la mauvaise allocation des investissements sont provoqués par des distorsions économiques causées par les interventions monétaires. Des conférences prononcées à Genève sur le système monétaire international sont publiées en 1937 sous le titre de Monetary Nationalism and International Stability. C'est en 1941 que paraît ce qui est à la fois la plus importante et la dernière oeuvre de "théorie économique pure" de Friedrich Hayek, The Pure Theory of Capital, fondement théorique et première partie d'une oeuvre dont la suite ne verra jamais le jour.


Mais après un intense effort de sept années sur une question très spécialisée, et avec seulement la moitié de la tâche accomplie, j'avoue que j'en était tellement saturé que je me suis servi de la déclaration de guerre comme prétexte pour ne publier que la première partie, et me tourner ensuite vers ce qui m'apparaissait désormais comme des problèmes plus pressants.

Parmi ces problèmes, il y a d'abord le débat sur la planification et le socialisme auquel Hayek s'est trouvé mêlé dans les années trente. C'est la seconde édition du livre de Mises, Socialisme, qui l'a provoqué. Contre Oskar Lange et Henry Douglas Dickinson, Mises et Hayek prétendent démontrer l'impossibilité du "socialisme de marché". Hayek développe ses thèses dans l'introduction et la conclusion d'un livre qu'il édite en 1935, L'Economie dirigée en régime collectiviste.

Outre cette question, qui le préoccupera jusqu'à ce jour, Hayek s'occupe de plus en plus de problèmes d'épistémologie et de théorie de la connaissance. Dans un important texte publié en 1937, "Economics and Knowledge", il présente pour la première fois ses thèses sur la division de la connaissance, et commence à prendre ses distances par rapport à la théorie économique orthodoxe. Il abandonne, en particulier, le concept d'équilibre général développé par les économistes de tradition walrasienne. En 1935, il lit La Logique de la découverte scientifique de Karl Popper. Il y découvre, tant sur le plan politique que philosophique, des thèses très proches des siennes. L'année suivante, il invite Popper à présenter, dans son séminaire de la London School, La Pauvreté de l'historicisme. C'est le début d'une longue amitié.

En 1941, Hayek commence à publier, dans la revue Economica, une série d'articles sur la "contre-révolution dans la science" et ce qu'il appelle le "scientisme", c'est-à-dire l'application servile, dans les sciences sociales, des méthodes des sciences naturelles. Il y critique le "rationalisme constructiviste" ou "naïf", qui prétend comprendre totalement la société, et surtout, se propose de la transformer rationnellement.Ces textes, publiés en 1952 sous le titre The Counter Revolution of Science : Studies on the Abuse of Reason, contiennent le fondement théorique de son opposition au planisme et au socialisme. Cette opposition, il en offre d'autre part une version plus politique et vulgarisée dans La Route de la servitude, complétée par des textes plus spécialisés rassemblés dans Individualism and Economic Order. Avec la Route de la servitude, Hayek se fait beaucoup d'ennemis, mais il atteint aussi une notoriété mondiale, grâce surtout à la publication d'une version condensée dans le Reader's Digest.

A cette époque la London School avait dû déménager à Cambridge, à cause des bombardements de Londres. Keynes s'est lui-même chargé de trouver un hébergement pour son ami et adversaire "idéologico-politique". Au cours de leur dernière rencontre, trois semaines avant sa mort, Keynes aurait déclaré à Hayek, selon le témoignage de ce dernier, qu'il était prêt à changer de nouveau l'opinion publique s'il s'avérait que les mesures inspirées de ses théories, conçues pour un contexte particulier, se révélaient dangereuses dans un nouveau contexte. Selon Hayek, Keynes ne semblait d'ailleurs nourrir beaucoup de sympathie pour ses propres disciples. Après la guerre, Hayek est très pessimiste quant à l'avenir de la liberté dans le monde. Même si, à son avis, le socialisme soviétique a cessé d'être un modèle, et que le socialisme traditionnel a vécu, cet avatar qu'est la social-démocratie est aussi dangereux. Aussi invite-t-il, en 1947, une quarantaine d'intellectuels prestigieux -- économistes, juristes, historiens, journalistes -- à une conférence à Mont Pèlerin, en Suisse, pour discuter des principes d'un ordre libéral et des moyens de le préserver. Parmi les invités, on compte Maurice Allais, Milton Friedman, Bertrand de Jouvenel, Franck H. Knight, Fritz Machlup, Ludwig von Mises, Michael Polanyi, Karl Popper, Lionel Robbins. Ce groupe décide de perpétuer son existence, comme forum de discussion, et c'est ainsi que naît la Société du Mont Pèlerin, dont Hayek sera président de 1947 à 1960, avant d'en devenir président d'honneur. La Société, qui compte environ 400 membres dans une trentaine de pays, se réunit approximativement une fois par année dans divers pays. Se réunion de 1975 était consacrée à une évaluation des travaux de Friedrich Hayek, à la suite de l'attribution du Prix Nobel. Ce fut l'une des seules réunions à laquelle Hayek n'assista pas.

Chicago

En décembre 1949, Hayek quitte la London School of Economics. Ce divorce institutionnel coïncide avec un divorce personnel. Il se remarie en 1950, à Vienne, avec Hélène Bitterlich. Au printemps 1950, il enseigne à l'Université d'Arkansas. Puis en octobre 1950, il accepte un poste de professeur de sciences sociales et morales à l'Université de Chicago. Il devient aussi président du Comitee of Social Thought de cette institution. Sa leçon inaugurale porte sur Comte et Hegel. Il est évidemment en contact avec les théoriciens de ce que l'on appelle l'école de Chicago, tel Frank Knight, Milton Friedman, Aaron Director et George Stigler, sur lesquels il exerce beaucoup d'influence. Son séminaire, de caractère multidisciplinaire, attire plusieurs personnes. Pendant cette période il publie, outre de nombreux articles : John Stuart Mill and Harriet Taylor, The Counter-Revolution of Science, The Sensory Order, Capitalism and the Historians, The Political Ideal of the Rule of Law, The Constitution of Liberty. Ce dernier livre, qui constitue d'une certaine manière la suite de La Route de la servitude est sans doute l'un des plus ambitieux. La préface en est datée du jour de son soixantième anniversaire, et du centenaire de la publication du On Liberty de John Stuart Mill. Hayek se propose d'y réexposer les fondements aussi bien philosophiques que politiques et juridiques du libéralisme. Il s'agit de "l'imbrication entre la philosophie, la jurisprudence et l'économique de la liberté". Hayek se pose en héritier de Mandeville, Smith, Hume, Burke, Tocqueville et Acton.

Freiburg

En 1962, Hayek commence une quatrième carrière. Il se voit offrir une chaire d'économie politique à l'Université de Freiburg, en Allemagne. Il y succède à son ami Walter Eucken, fondateur de l'école Ordo, à la fin de la guerre, autre noyau libéral dont les membres ont fourni la base théorique du "miracle économique" allemand. Après avoir été formé à l'école autrichienne, avoir cotoyé celle de la London School of Economics, puis celle de Chicago, Hayek termine donc sa carrière aevc le quatrième de ces "noyaux libéraux" qui ont résisté à l'offensive keynésienne. A Freiburg, Hayek revient à des questions de politique et de théorie économique. Durant les sept années qu'il y passe, sont publiés, outre de nombreuses traductions de ses ouvrages antérieurs, deux livres, cinq brochures et trente articles. En 1964, il reçoit un doctorat honorifique de l'Université de Tokyo. Nommé professeur honoraire de l'Université de Freiburg en 1969, il retourne à son Autriche natale, où il dispose aussi du poste de professeur honoraire de l'Université de Salzbourg. Ce séjour est difficile. Sa santé est mauvaise, et il se trouve isolé tant sur le plan intellectuel que politique. Il n'en poursuit pas moins un intense travail de recherche et d'écriture qui aboutit, en 1973, au premier tome de sa trilogie, Droit, législation et liberté : Règles et ordre. Cet ouvrage poursuit la réflexion engagée dans The Constitution of Liberty. Il s'agit, après avoir posé les fondements du libéralisme, de voir comment on peut le mettre en oeuvre, dans la situation actuelle. Le deuxième tome, Le Mirage de la justice sociale est publié en 1976 et le troisième, L'Ordre politique d'un peuple libre en 1979.

En 1974, Hayek reçoit un doctorat honorifique de l'Université de Salzbourg. Puis c'est, de manière tout à fait inattendue, le prix Nobel d'économie. Il le partage avec l'économiste suédois Gunnar Myrdal, qui est à tous égards aux antipodes de Hayek. En 1931, Myrdal publiait L'Equilibre monétaire, par lequel il apparaît comme un précurseur de Keynes. Il fut, entre autres, un des théoriciens de la social-démocratie suédoise. L'Académie suédoise a attiré l'attention sur le caractère interdisciplinaire de l'oeuvre des deux lauréats :

Myrdal et Hayek ont comme qualité commune cette aptitude, soutenue par une grande érudition, à trouver des manières nouvelles et originales de poser des questions et de présenter de nouvelles idées sur les causes et les politiques. Cette caractéristique explique que leur oeuvre ait souvent suscité des controverses. Ce ne peut être que normal lorsque le champ de recherche s'élargit pour comprendre des facteurs et des filiations que les économistes négligent ou prennent habituellement pour acquis. (Machlup, 1976).


Dans son exposé au banquet de réception du Prix Nobel, Hayek a déclaré que si on lui avait demandé conseil avant d'instituer un prix Nobel d'économie, il l'aurait déconseillé, ajoutant que cette distinction conférait "une autorité qu'en économique aucun homme ne devrait posséder" :

Il n'y a aucune raison voulant qu'un homme qui a effectué une importante contribution à la science économique soit omnicompétent sur tous les problèmes de la société -- comme la presse a tendance à le considérer et comme il finit par s'en convaincre lui-même.

En 1977, Hayek retourne à Freiburg, où il réside jusqu'à sa mort, en 1992. Il a cherché, à la fin des années soixante-dix, à organiser, à Paris, une rencontre entre libéraux et socialistes. Les textes qu'il a rédigés à cette occasion ont constitué le point de départ d'une nouvelle trilogie : La Présomption fatale : Les Erreurs du socialisme, dont seul le premier volume verra le jour. Dans cet ouvrage, il reprend ses thèses habituelles, mais se penche en particulier sur l'évolution culturelle et les problèmes de morale. Il vise à "réfuter la croyance erronée selon laquelle L'Homme s'est fait lui-même".

Hayek et la philosophie

Raison et perception

Du début à la fin de sa carrière, Friedrich Hayek s'est intéressé à la philosophie et à l'épistémologie. Non seulement la méthodologie de l'économie, mais aussi celle des sciences en général, et les conditions de la perception l'ont toujours intéressé. Ses conceptions théoriques en économie comme ses positions politiques s'appuient d'ailleurs en grande partie sur sa vision des processus congnitifs et sa théorie de la connaissance. Ainsi la conception hayékienne du marché comme sa condamnation du "planisme" dérivent de sa thèse relative à la "division de la connaissance".

A ce questionnement philosophique est aussi lié l'intérêt de Hayek pour la psychologie. Nous avons vu qu'il a d'abord hésité entre la psychologie et l'économie, rédigeant au début des années vingt un texte publié en 1952 sous le titre The Sensory Order : An Inquiry into the Foundations of Theoretical Psychology. Dans The Fatal Conceit, Hayek se considère en ce domaine comme un disciple d'Emmanuel Kant, dont il oppose par ailleurs le libéralisme au totalitarisme de Hegel. C'est au scepticisme kantien qu'on peut rattacher sa vision des processus cognitifs. Selon cette conception, l'ordre que nous trouvons dans le monde est donné par l'activité créatrice de notre esprit ("mind"). La sensation est un mécanisme de décodage qui transmet de manière très abstraite l'information à propos de l'environnement externe. Il n'y a pas de catégorie fondamentale, à la Descartes. L'esprit humain est lui-même le produit d'une évolution. De là découle une conséquence très importante : le dualisme entre l'esprit et le monde physique. On ne peut expliquer totalement l'esprit, le réduire à une dimension purement physique, du moins sur le plan pratique. C'est là-dessus que se fonde la position de Hayek sur l'impossibilité d'unifier totalement la science, sa critique de ce qu'il appelle le "scientisme", aussi bien que sa thèse selon laquelle la connaissance en science sociale est fondamentalement subjective. C'est là-dessus que se fonde, aussi, la critique de l'"abus de la raison". L'attitude de l'être face au monde qu'il cherche à connaître doit en être une d'humilité. On ne peut "expliquer" complètement. Tout progrès de la connaissance nous fait surtout découvrir un peu plus l'étendue de notre ignorance. A ce scepticisme est associé le nom de Kant, mais aussi celui d'un autre grand philosophe, dont Hayek, à plusieurs reprises, se pose en disciple, David Hume. Dès 1740, dans le Traité de la nature humaine, Hume a construit une théorie de la connaissance fondée sur le scepticisme et la conscience des limites de la raison, sur la base de laquelle il a élaboré une théorie de la croissance des institutions humaines qu'on retrouve chez Smith et les fondateurs de la philosophie politique libérale. On qualifie parfois d'anti-rationaliste cette attitude, mais Hayek préfère parler d'un rationalisme évolutionniste (ou "critique", pour reprendre le terme de Popper) qu'il oppose au rationalisme constructiviste (ou "naïf").

La division de la connaissance

Hayek a développé les idées qui précèdent dès le début de sa carrière. D'autres éléments se sont précisés plus tard. Il en est ainsi, en particulier, de l'idée de "division de la connaissance". Il la formule pour la première fois en 1937, et déclare par la suite que c'est là sa découverte la plus originale. La division de la connaissance a pour Hayek le même statut, et la même importance, que la division du travail conceptualisée par Mandeville, puis Smith. La société est caractérisée par le fait que chaque individu qui la compose ne dispose que de "parcelles" de connaissances. Les connaissances de chacun sont nécessairement très limitées. Aucun cerveau, si puissant soit-il, ne peut embrasser la totalité des connaissances à un moment donné. A ce caractère diffus, fragmentaire, divisé de la connaissance s'ajoute une autre caractéristique importante. C'est le fait que la connaissance n'est pas que rationnelle. Il y a une autre connaissance que la connaissance rationnelle, peut être plus importante que cette dernière. C'est une connaissance "pratique", qu'on ne formule pas scientifiquement, mais qui fonde néanmoins une partie importante de notre action et de notre vie, en particulier de notre vie quotidienne. Ainsi l'enfant, écrit Hayek, utilise-t-il les règles de la grammaire sans pouvoir les formuler, sans même en être conscient. Il est impossible d'énoncer toutes les règles de nos comportements et de nos perceptions. L'habitude, le know-how, constituent des éléments importants de transmission de connaissances, et en particulier de ce que Hayek appelle le "transfert de règles de conduite".

La complexité

Dans les années cinquante et soixante, Hayek approfondit sa réflexion en développant sa théorie des "degrés d'explication" et des "phénomènes complexes". Définissant, comme Popper, la science comme un système hypothético-déductif, il estime que, même en physique, on ne cherche pas nécessairement toujours de nouvelles lois, mais "l'élaboration à partir de prémisses acceptées de modèles déductifs d'argumentation (deductive patterns of argument) qui pourront rendre compte de faits observés complexes". Il vaut mieux parler d'orientations que de prédictions.

Tout appareil, comme le cerveau humain, ne peut en effet analyser une structure du même degré de complexité que lui : par exemple un autre cerveau, ou encore la totalité de la réalité sociale. Et cette appréhension est elle-même fondée sur une théorie, qui précède l'observation. C'est pourquoi la "sociologie de la connaissance" est une entreprise impossible ; on ne peut viser qu'une théorie générale de la connaissance, une épistémologie. Dans le domaine des sciences sociales, on ne peut expliquer totalement, et surtout prédire, des événements singuliers avec certitude. Les statistiques, par exemple, sont impuissantes à traiter des formes complexes (pattern complexity). Dans son texte de 1964, Hayek prend d'ailleurs clairement ses distances par rapport au falsificationnisme, associé au nom de Popper, dont il écrit qu'il est moins important pour les phénomènes complexes.

Scientisme et ordre spontané

Hayek oppose, à sa vision de la connaissance, le "scientisme", qu'il définit comme "l'imitation servile de la méthode et du langage de la Science" dans le domaine des sciences sociales. Le scientisme dérive du rationalisme constructiviste (ou "naïf"), qui s'appuie sur une confiance illimitée dans les possibilités de la raison. René Descartes est le plus grand responsable de cette prétention prométhéenne. La France en est la principale terre d'élection, avec les encyclopédistes, Jean-Jacques Rousseau, l'Ecole polytechnicienne, le saint-simonisme et Comte. Mais la Grande Bretagne a été elle-même pervertie, à travers Bacon, Hobbes ou Bentham. Le scientisme rejette le caractère subjectif et la méthode "individualiste" des sciences sociales. Il croit en l'objectivité de la connaissance scientifique dans tous les domaines. Hayek condamne ce qu'il appelle l'objectivisme scientiste, qui vise à se passer de la connaissance subjective, et qui caractérise en particulier la sociologie, dont il met en doute la pertinence. Le scientisme se caractérise aussi par son "totalisme" (c'est ainsi que Raymond Barre traduit le "collectivism" de Hayek, dans sa traduction de Scientism and the Study of Society), autre vice majeur de la sociologie. Il consiste à traiter des totalités, telles la société, l'économie, le capitalisme, l'impérialisme, comme des entités, des objets nettement délimités qu'on peut connaître parfaitement. Au totalisme est étroitement associé "l'historicisme", fruit de la prétention selon laquelle on pourrait "pénétrer directement les lois de succession des ensembles immédiatement appréhendés". La recherche de "lois de développement", la "philosophie de l'histoire" est la grande illusion de Hegel, Comte, Marx, Sombart ou Spengler. Le marxisme en est le principal véhicule dans les temps modernes. Au "totalisme scientiste" est d'ailleurs étroitement associé le socialisme et le "totalisme politique", ou "totalitarisme". Le scientisme croit que la civilisation est le produit de la raison. Il croit donc qu'on peut consciemment "diriger" la société, la reconstruire rationnellement. Le totalitarisme politique, dont l'évolution de la Révolution française est le meilleur exemple, est donc, pour Hayek, le fruit d'une erreur intellectuelle. Cette erreur remonte à une distinction d'abord formulée par les Grecs, entre l'ordre naturel (Kosmos) et l'ordre artificiel (Taxis). Il existe une autre réalité, une structure mise en lumière par Mandeville dans sa Fable des abeilles (1705), puis décrite et analysée par Adam Smith avec la parabole de la main invisible (1776) : l'ordre spontané, dont la société est un exemple. Un ordre spontané est le résultat de l'action humaine, sans en être pour autant le fruit d'un "dessein" (design) conscient, sans avoir été voulu et construit rationnellement. Telles sont les grandes institutions sociales : le langage, la morale, le droit, la monnaie, le marché. Aucun esprit humain n'a consciemment planifié ces institutions, qui sont le résultat d'une longue évolution historique, et qu'on ne peut supprimer par un acte volontaire sans risquer le retour à la barbarie. Cette évolution se fait selon un mécanisme de sélection, d'essais et d'erreurs, de disparition de structures inefficaces, qui n'est pas sans ressemblance avec la théorie darwinienne de l'évolution. Cela est, pour Hayek, d'autant moins surprenant que c'est Darwin qui a emprunté aux théoriciens de l'ordre spontané ses conceptions. C'est l'économie qui a influencé la biologie, plutôt que l'inverse. Les auteurs qui ont découvert la concept d'ordre spontané, fondateurs de la seule véritable science sociale et concepteurs du libéralisme moderne, étaient en effet aussi économistes. L'économie est en fait la seule science sociale qui a véritablement progressé grâce à la méthode subjectiviste, au rejet du scientisme et à sa claire perception des ordres spontanés.

Hayek et l'économie

La tradition autrichienne et Keynes

La première partie de sa carrière, dit Hayek fut celle d'un "économiste pur", et c'est parce qu'il a consacré une grande partie de sa vie à l'étude de l'économie qu'il a pu développer sa philosophie politique et écrire, par exemple, un livre comme The Consitution of Liberty.

Elève de Wieser et disciple de Mises, c'est dans la tradition autrichienne établie par Carl Menger que Hayek développe ses thèses. Cette tradition, en opposition avec la conception walrasienne qui s'imposera dans le monde anglo-saxon, et en particulier aux Etats-Unis, met l'accent sur le caractère temporel des processus économiques, sur les institutions, et aussi sur l'imporatnce de la monnaie. Elle se méfie de la mathématisation à outrance de la théorie économique. Pour les autrichiens, c'est une dangereuse illusion de croire qu'on peut enfermer la réalité économique dans un système d'équations simultanées et a-temporelles. Dans son article de 1928, "l'Equilibre intertemporel des prix et les mouvements dans la valeur de la monnaie", Hayek écrit que "toute activité économique se déroule dans le temps". Dans ce contexte, la monnaie a une influence déterminante, et il ne faut pas confondre, comme le font beaucoup d'économistes, économie monétaire et économie de troc. Il y a là, les lecteurs de Keynes l'auront vu, une étonnante similitude avec les thèses avancées par ce dernier dans les travaux préparatoires à la Théorie générale. Le temps historique, l'incertitude, la monnaie (comme "pont entre le présent et l'avenir"), les caractéristiques spécifiques d'une économie monétaire, tels sont les divers éléments que les keynésiens "radicaux" ou "orthodoxes" (les "post-keynésiens") considèrent comme les caractéristiques propres de la théorie keynésienne (ou de la "vraie" théorie de Keynes), et le lieu de rupture avec l'orthodoxie néo-classique. Il est surprenant de voir Hayek développer les mêmes thèses et faire la même critique de l'orthodoxie néo-classique, au moment d'ailleurs où il rencontre Keynes pour la première fois. Sur cette base, Hayek construira une analyse des fluctuations cycliques diamétralement opposée à celle de Keynes, à partir de quoi les deux auteurs proposeront des remèdes radicalement opposés.

Marché et catallaxie

Le marché est, de l'avis de Hayek, une institution fondamentale, non seulement de la société moderne, mais de la civilisation. C'est un "ordre spontané", résultat non planifié de l'action humaine, fruit d'une évolution plusieurs fois millénaire. A l'origine de ce développement : le membre d'une tribu primitive qui a déposé à la frontière de son territoire un produit dont avait besoin celui d'une autre communauté, et qui trouve, le lendemain, son produit disparu mais remplacé par un autre dont il manquait. Cette parabole illustre le mécanisme de développement des ordres spontanés. C'est par ecpérience, essai et erreur, que s'impose graduellement le mécanisme le plus efficace pour l'organisation de la production matérielle, et donc pour la genèse de la croissance et du progrès économique. En cela, Hayek ne dit rien d'autre que ne disent tous les économistes libéraux. Il s'en distingue, toutefois, en présentant le marché comme une institution, un processus, plus précisément, un processus de découverte, et non pas un modèle abstrait comme chez Walras, Arrow ou Debreu. De la même manière, les prix ne sont pas la solution d'un système d'équations simultanées. Pareto était lui-même conscient de l'impossibilité pratique de "résoudre" totalement le modèle d'équilibre général : on ne peut connaître et prévoir tous les prix, pour les raisons exposées dans la section précédente. C'est ce qui amènera Hayek à renoncer finalement au concept d'équilibre. Les prix sont pour lui un mécanisme de transmission de l'information. Ils font partie d'un ordre spontané qui permet de "solutionner" une partie du problème de la dispersion de l'information. Le prix est un signal qui indique (de manière abstraite et impersonnelle, c'est ce qui fait sa "beauté" et l'oppose aux diktats du planificateur), à un individu ce qu'il doit faire, ce qu'il doit éventuellement corriger : produire plus ou moins tel ou tel bien, avec telle méthode plutôt que telle autre ; consommer plus ou moins de telle ou telle marchandise maintenant ou plus tard. Aucun autre mécanisme, et particulièrement aucune planification, ne pourrait produire ce résultat avec la même efficacité. Car il s'agit de millions de décisions et de gestes fondés sur des connaissances pratiques diffuses et dispersées entre autant d'individus. On le voit, le terme de "marché", comme du reste celui d'"économie", recèle des ambiguïtés, et renvoie à des réalités différentes selon les auteurs. Celui d'"économie" en particulier se prête facilement à une lecture "totaliste" et "scientiste". C'est pourquoi Hayek propose, dans le deuxième tome de son Doit, législation et liberté, de baptiser "catallaxie", l'ordre de marché :

De là nous pouvons former un mot moderne, catallaxie, que nous emploierons pour désigner l'odre engendré par l'ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur un marché. une catallaxie est ainsi l'espèce particulière d'ordre spontané produit par le marché à travers les actes des gens qui se conforment aux règles juridiques concernant la propriété, les dommages et les contrats.


Le verbe grec Katallatein, à partir duquel Hayek a forgé son expression, signifie non seulement "échanger", mais aussi "admettre dans la communauté" et "faire d'un ennemi un ami". La fonction du marché dépasse ainsi l'objectif limité de l'échange des biens et des services. C'est l'ordre social entier qui est en cause. Hayek compare ailleurs le marché à un jeu, avec ses règles, avec ses gagnants et ses perdants.

Capital et intérêt

Mais c'est par son explication des crises et des flucutations cycliques de l'économie, et par les remèdes qu'il propose, que Hayek s'est d'abord fait connaître, et qu'il s'est opposé aux thèses de Keynes et de ceux qu'il appelait les "nationalistes monétaires". Cette explication s'appuie sur sa vision des prix, et sur une théorie "autrichienne" du capital, qui remonte à Böhm-Bawerk, et que Hayek développe. Comme Böhm-Bawerk, Hayek accuse la plupart des économistes de confondre le capital comme instrument de production et le capital comme fonds destiné à procurer un revenu. Il considère comme érroné de traiter le capital comme une donnée homogène, facteur de production lorsque est issu un revenu. Ici encore, il y a une surprenante ressemblance avec les critiques post-keynésiennes et néo-ricardiennes de la conception néo-classique du capital.

[...] les tentatives pour expliquer l'intérêt, par analogie avec les salaires et la rente, comme les prix des services d'un "facteur" de production clairement défini, ont presque toujours conduit à envisager le capital comme une substance homogène dont la "quantité" pourrait être considérée comme une "donnée", et qui, une fois correctement définie, pourrait être substituée, aux fins de l'analyse économique, à la description plus complète des éléments concrets dont il se compose.

Cette "description des éléments concrets en quoi consiste" le capital, c'est la conception böhm-bawerkienne du capital comme "détour de production", reprise par Hayek. Produire de manière capitaliste, c'est choisir, plutôt que de combiner directement le travail et la nature pour fabriquer des "biens de jouissance", de fabriquer un bien intermédiaire qui nous permettra plus tard d'obtenir plus de biens de consommation pour la même dépense de travail. La production capitaliste est une production indirecte, détournée. A celle-ci sont associés un coût, le temps, et un avantage, l'accroissement de l'efficacité. Le coût consiste à reporter à plus tard la consommation, à la différer : telle est l'épargne. Elle est récompensée par l'intérêt, qui naît d'une surévaluation des biens présents par rapport aux biens futurs, surévaluation fondamentalement provoquée par les faiblesses de la nature humaine, l'impatience à consommer, les défaillances de l'imagination.

De l'économiste suédois Wicksell, qui inspirera aussi bien Myrdal et Keynes, Hayek reprendra par ailleurs l'idée de l'existence d'un double taux d'intérêt : le taux naturel, lié à l'efficacité plus grande des "détours de production" (ou, diraient Wicksell et les néo-classiques plus "traditionnels", à la productivité du capital) ; le taux monétaire, ou bancaire, fixé par les politiques monétaires et bancaires. Le deuxième serait à l'équilibre identique au premier. Mais, grâce à l'institution du crédit, il peut lui être inférieur. Cela provoque ce que Wicksell décrit comme un processus cumulatif de hausses des prix et des revenus qui ne peut à terme qu'aboutir à une crise qui inverse le processus.

Fluctuations et crises

Tous les éléments sont maintenant en place pour présenter la thèse dont Hayek donne la première formulation en 1925, et qu'il perfectionnera ensuite pendant plusieurs années. C'est l'émission excessive de monnaie par le biais du crédit qui rend possible les crises, quelle que soit par ailleurs l'impulsion initiale qui a déclenché l'expansion du crédit. C'est pourquoi Hayek, qui oppose d'abord sa théorie "monétaire" aux explications "non monétaires" du cycle, décide finalement de renoncer à cette dichotomie artificielle, compte tenu du fait que sa vision admet des impulsions initiales "réelles", et qu'elle est très éloignée du monétarisme simpliste fondé sur une vision non moins simpliste de la théorie quantitative de la monnaie. Selon cette dernière, la seule conséquence d'une hausse de la masse monétaire est la hausse du niveau général des prix, qui affecte à son tour directement et linéairement l'activité économique. On aura reconnu là, évidemment, le monétarisme de Milton Friedman, qui est très différent du monétarisme de Hayek, pour autant qu'on puisse parler de monétarisme dans son cas.

Ce qui compte le plus pour Hayek, c'est l'effet microéconomique de l'expansion monétaire, négligé par le monétarisme "naïf". C'est en ce sens que la monnaie compte plus dans le modèle hayékien que dans le modèle friedmanien. Elle modifie en effet la structure des prix relatifs, l'éloignant de l'équilibre (puisque Hayek parle en termes d'équilibre dans la plupart de ses écrits sur les cycles). Cette modification a ensuite des effets sur la structure de production, ou plus précisément sur les "détours de production", qui sont trop "allongés" par rapport à un équilibre fondé en dernier ressort sur les évaluations subjectives des agents, et en particulier sur la comparaison entre le désir de consommer maintenant et d'épargner. C'est l'expression, dans le jargon autrichien, du fait qu'on alloue trop de ressources au secteur des moyens de production relativement à celui des biens de consommation. On investit trop, d'où l'expression de "surinvestissement" souvent utilisée pour caractériser la théorie hayékienne des crises.

On arrive ainsi au coeur du débat entre Keynes et Hayek, qui ressort clairement de la correspondance à laquelle nous avons fait allusion plus haut. Pour Hayek, l'expansion monétaire, en particulier par la baisse du taux d'intérêt (mesure proposée par Keynes pour sortir de la dépression) provoque en fin de compte un "surinvestissement", un déséquilibre entre l'investissement et ce que les agents souhaitent épargner. Il y aura, écrit Hayek, une "épargne forcée". Et tôt ou tard, l'équilibre devra être rétabli, par la crise suivie d'un réajustement dans la structure des prix et de la production. Cela prendra du temps, pendant lequel le chômage est l'inévitable prix à payer. Les politiques de crédit facile prônées par Keynes et ses disciples ne feront qu'aggraver la situation en retardant les réajustements. Il faut laisser le temps agir.

Pour Hayek, l'investissement est donc limité par l'épargne désirée. C'est la réaffirmation moderne de la thèse formulée par Turgot et reprise par Smith dans le deuxième livre de la Richesse des Nations. La crise vient finalement de ce que la société cherche à vivre au-dessus de ses moyens, ce qui lui est aussi néfaste que pour l'individu. Cette thèse sera d'ailleurs combattue par Malthus, comme celle d'Hayek le sera par Keynes. Pour ce dernier, en effet, non seulement l'investissement n'est-il pas limité par l'épargne, mais un excès d'épargne entraîne une baisse de la demande effective qui déprime à son tour la production, l'emploi et les revenus, et donc finalement l'épargne ex post. Vertu privée, peut-être, l'épargne est un vice public. Il faut donc, par tous les moyens, stimuler l'investissement pour combattre le chômage.

La politique économique

Les conséquences sur le plan des politiques économiques sont évidemment très importantes, et l'on peut dire, de ce point de vue, que le débat Hayek-Keynes sous-tend plusieurs des grands débats actuels. Pour Keynes, la solution à la crise et à la dépression est la stimulation de la demande effective, par divers moyens, qui impliquent l'action gouvernementale. Pour Hayek, c'est l'austérité et la "gestion par le marché". Cette austérité comprend, entre autres éléments importants, l'austérité salariale. C'est l'impossiblité d'y arriver qui fonde le pessimisme de Hayek. Le salaire est, pour Hayek comme pour les autres théoriciens néo-classiques, un prix qui doit être égal, à l'équilibre, à la productivité marginale du travail. Il ne peut être maintenu au-dessus de ce niveau d'équilibre que par une inflation, conséquence inévitable des politiques d'expansion monétaire. L'inflation est pour Hayek le principal résultat des politiques keynésiennes. Keynes croit que la crise vient de l'insuffisance de la demande effective. Mais de l'avis de Hayek, Keynes constaterait que les syndicats, disposant dans les sociétés modernes d'un grand pouvoir de coercition, peuvent résister aux baisses de salaire. Ils sont ainsi responsables d'une structure salariale déséquilibrée, qui contribue elle aussi aux distorsions de la structure de production. Sur ce double constat se fonde la politique keynésienne d'expansion monétaire qui maintient une croissance artificielle alimentée par l'inflation. L'inflation, dit Hayek, est une drogue, beaucoup plus dangereuse que la déflation. L'euphorie qu'elle provoque ne peut être entretenue que par l'ingestion de quantités de plus en plus considérables. Et le terme inéluctable est la crise, la maladie et la mort. L'inflation fait que le problème inévitable et passager du chômage qu'on a cherché à éviter ressurgira plus gravement plus tard.

Hayek a considéré que le temps lui a donné raison. Il n'a cessé de dénoncer, dans ses articles, ses brochures et ses livres, les conséquences néfastes des politiques keynésiennes. Un an après l'attribution du Prix Nobel est publiée la traduction française de Prix et production, dont la première édition date de 1931. Dans son avant-propos, après avoir indiqué que les idées présentées dans son livre, qui furent "les principales rivales des idée de feu Lord Keynes", ont été supplantées par ces dernières qui "dominèrent exclusivement, pendant un quart de siècle, la politique monétaire et financière", il ajoute :

Cependant de façon assez soudaine au cours des deux dernières années environ, l'attention générale s'est à nouveau tournée vers les théories présentées dans ce livre. La cause de cette attitude vient de ce que les espoirs suscités par les théories keynésiennes ont été amèrement déçus par la tournure récente des événements mondiaux pour les raisons mêmes qui sont présentées dans cette esquisse des fluctuations industrielles. Keynes s'était basé sur l'hypothèse d'une corrélation positive simple entre la demande globale et le niveau de l'emploi, et sur le fait que le chômage pouvait et devait être combattu par un accroissement convenable de la demande globale. L'application de cette théorie a non seulement entraîné l'inflation mondiale en échouant dans une prévention durable du chômage mais se trouve être à long terme la cause d'un chômage beaucoup plus important que celui qu'elle entendait combattre.

Hayek et la politique

La liberté

La philosophie politique de Hayek est étroitement liée aux considérations qui précèdent. L'analyse économique fonde la croyance dans l'ordre spontané. Il le répète à maintes reprises, c'est par sa formation et ses recherches en économie que Hayek a été amené à comprendre la nécessité du libéralisme et l'impossibilité du socialisme. Mais l'analyse purement économique ne suffit pas à établir les fondements du libéralisme :

Même si je continue à me considérer d'abord comme économiste, je pense de plus en plus que les réponses à plusieurs des questions sociales les plus urgentes de notre temps seront trouvées en dernier ressort dans la reconnaissance de principes qui se trouvent hors de portée de l'économie technique ou de toute autre discipline unique. Même si j'ai commencé mes travaux en me préoccupant des problèmes de politique économique, j'ai été lentement entraîné vers la tâche ambitieuse et peut-être présomptueuse de les approcher à travers une reformulation globale des principes de base d'une philosophie de la liberté.


La liberté est donc au point de départ de la réflexion politique de Hayek. Elle est définie comme l'absence de coercition. Aucun être humain ne doit devenir l'instrument de la volonté d'un autre. Personne ne doit pouvoir décider à la place d'un autre ce qu'il doit faire, penser, dire, consommer ou produire. L'Etat de liberté est celui dans lequel la coercition sur quelques-uns par les autres est réduite au minimum. Elle ne peut par ailleurs jamais être totalement éliminée. La liberté, ainsi définie, ne doit pas être confondue avec la liberté politique, la liberté intérieure, ou encore la liberté comme pouvoir de "faire ce qu'on veut", comme toute-puissance. Cette dernière conception de la liberté, qu'il associe en particulier à Jean-Jacques Rousseau, Hayek la nomme "liberté rationaliste" et il l'oppose à sa conception de la "liberté spontanée". A la liberté est étroitement lié, dans l'esprit de Hayek, l'individualisme, qu'il associe à la responsabilité. Il distingue par ailleurs ce qu'il appelle un "faux individualisme", celui des encyclopédistes français, de Rousseau et des penseurs de la Révolution française, qui s'est transformé à terme en son contraire, le socialisme, le totalitarisme et le collectivisme, et un "vrai individualisme", dont les plus grands théoriciens furent Mandeville, Hume et Smith.

L'Etat et la règle de droit

La coercition est une menace continuelle, et il semble impossible de l'abolir complètement. De là vient la nécessité de l'Etat, qui est donc une institution centrale du système hayékien. L'Etat doit disposer du monopole de la coercition. Le simple fait qu'il puisse l'utiliser doit suffire à dissuader ceux qui seraient tentés d'user de coercition. Le monopole de la coercition est toutefois le seul dont l'Etat puisse disposer, même s'il lui est permis d'agir dans beaucoup d'autres domaines. Mais l'Etat a tendance à outrepasser son territoire, à exercer son monopole en d'autres lieux. Il importe donc qu'il soit lui-même contrôlé, contraint et limité. Il doit l'être par ce mécanisme central de la pensée juridico-politique de Hayek : la règle de droit. La limitation du pouvoir de l'Etat par la règle de droit est, pour Hayek, la thèse centrale du libéralisme, bien plus que l'extension des "libertés politiques". Cette règle, celle du "gouvernement par la loi" plutôt que par les hommes, a été découverte et formulée par les Grecs. Ils lui avaient donné le nom, tombé en désuétude, d'isonomie, pour "égalité de tous devant la loi". L'isonomie est d'ailleurs un principe plus important que la démocratie, autre invention grecque. Des Grecs, cet idéal est passé aux Romains, et en particulier à Cicéron, qui est pour Hayek l'un des plus grands précurseurs de la pensée libérale. De là, c'est par le biais des scolastiques, de Thomas d'Aquin et des scolastiques espagnols en particulier, que cet idéal a été transmis aux philosophes sociaux modernes, Hume, Kant, Smith, Ferguson et Steuart, parmi d'autres. Dans les faits, la montée de l'Etat absolutiste au Moyen-Age a marqué la mise en veilleuse de la règle de droit, dont la renaissance est liée à la "Glorieuse révolution" du XVIIe siècle en Angleterre. De l'Angleterre, la flambeau du libéralisme est passé aux Etats-Unis. Les pères de la Constitution américaine, modèle de la règle de droit, étaient des penseurs et hommes politiques déçus par la tournure des événements en Angleterre, où la règle de droit le cédait au pouvoir absolu du parlement. Mais c'est en France, surtout, que cette perversion de la règle de droit a atteint son point culminant. Terre d'élection du scientisme, la France est un pays dont Hayek a déjà dit qu'il n'a jamais vraiment connu la liberté. Les libéraux de la Révolution française et de la lutte contre l'absolutisme étaient axés sur la règle de droit. Mais ces idéaux furent vite oubliés, au profit du Mais ces idéaux furent vite oubliés, au profit du "gouvernement par les hommes", d'une nouvelle forme d'absolutisme, d'un "totalitarisme démocratique". Car pour Hayek, la démocratie n'est pas un bien en soi, contrairement au libéralisme. Elle est une forme de gouvernement, la moins mauvaise. Mais elle peut, aussi bien que l'absolutisme, violer la règle de droit. La majorité peut exercer une coercition sur la minorité. La démocratie doit donc être soumise à la règle de droit. Hayek illustre la différence entre démocratie et libéralisme en considérant leur contraire, qui sont, respectivement, l'Etat autoritaire et le totalitarisme. Chaque terme peut être en effet concilié avec le contraire de l'autre : la démocratie avec le totalitarisme, le libéralisme avec l'Etat autoritaire.

Droit et législation

Seul un cadre juridique dominé par la règle de droit peut garantir la liberté, l'absence de coercition, le fonctionnement naturel de l'ordre spontané. Le droit, tel que conçu par Hayek, est d'ailleurs lui-même un ordre spontané, fruit d'une longue évolution. Les lois ne sont pas élaborées rationnellement par les individus. Elles sont découvertes. Les juges ont le mandat, non pas de faire la loi, mais d'appliquer, de la même manière pour tous, sans procédure d'exception, une loi préexistante, fruit d'une longue évolution. C'est par un processus de sélection que, graduellement, s'imposent les règles juridiques les plus efficaces pour assurer la liberté et la prospérité. Il en est exactement de même des règles de la morale. Hayek s'oppose donc d'une part à ce qu'il appelle le "positivisme légal" qui vise à fonder rationnellement le droit et d'autre part à la volonté de fonder rationnellement la morale. Un des principaux problèmes est que le mot "loi" signifie, dans les démocraties modernes, deux choses différentes : la loi comme partie du droit, ordre spontané, et la loi comme règle édictée par le gouvernement. La seconde est particulière et s'applique à des objets particuliers. Il vaudrait donc mieux parler de "législation" pour ce cas, et réserver le terme de droit pour l'ordre spontané décrit plus haut. Non seulement les deux termes sont-ils confondus dans l'esprit du public, mais le même organisme, le gouvernement, s'occupe souvent d'édicter les lois dans les deux sens. La "Constitution de la liberté" supposerait que la tâche législative et celle consistant à édicter les lois soient confiées à des organismes différents. Ces idées sont développées en propositions concrètes dans le troisième tome de Droit, législation et liberté : L'Ordre politique d'un peuple libre.

Socialisme et totalitarisme

La critique du socialisme constitue un axe fondamental de l'oeuvre de Friedrich Hayek. Elle est à la base de sa pensée plutôt que d'en être une conséquence. Il en est ainsi pour Hayek, comme pour Smith, Ricardo, Marx ou Keynes, et tous les grands penseurs sociaux. Le choix politique précède l'argumentation théorique qui paraît, a posteriori, le fonder. Ainsi Hayek développe-t-il ses thèses relatives à la division de la connaissance au moment même où il est engagé, aux côtés de Mises, dans le grand débat des années trente sur la possibilité d'un "socialisme de march". Puis, simultanément, au début des années quarante, il publie les articles qui seront rassemblés dans The Counter-Revolution of Science, et il rédige la brochure qui le rendra mondialement célèbre, La Route de la servitude. Enfin, en 1947, il fonde la Société du Mont Pélerin. Les thèses développées dans ces divers textes sont manifestement liées. Le caractère parcellaire, dispersé, fragmenté et subjectif de la connaissance rend le socialisme impossible. Ou plus précisément, c'est ce qui rend impossible la planification économique. Il est en effet impossible à un seul esprit, si puissant soit-il, de dominer l'ensemble des informations que le marché seul peut coordonner spontanément. Dès lors, les dirigeants d'une économie planifiée devront prendre des décisions arbitraires pour déterminer ce qui doit être produit et consommé, comment les marchandises doivent être réparties, comment le travail doit être organisé. Le résultat est nécessairement moins efficace que ce que le marché produit. Et surtout, il signifie absence de liberté et coercition. La disparition de la liberté économique qu'implique la volonté de planification, entraîne automatiquement la disparition des autres libertés. La planification mène donc, non pas au socialisme tel qu'envisagé par ses concepteurs, mais au totalitarisme combattu entre autres par les socialistes.

C'est d'ailleurs aux "socialistes de tous les partis" que Hayek dédie sa Route de la Servitude. Il a écrit ce livre à la suite de dix années de discussion avec ses amis socialistes, pour les avertir d'un danger dont ils étaient inconscients. Ce danger a des origines intellectuelles. Le socialisme n'est pas le fruit de la perversion des socialistes ou de leur soif de pouvoir. Il est le fruit d'une erreur intellectuelle. Cette erreur, nous l'avons déjà rencontrée, c'est le scientisme et le rationalisme naïf ou constructiviste. Il est à la base de la croyance dans la possibilité de concevoir rationnellement les institutions sociales et donc de les remodeler. Ainsi le droit ou la morale pourraient, selon cette conception, être démolis ou reconstruits. C'est dans le saint-simonisme et la tradition de l'Ecole Polytechnique, hériters du mouvement encyclopédiste, qu'on trouve la racine du marxisme, la plus importante manifestation moderne du scientisme et du rationalisme constructiviste.

La nationalisme est une autre idéologie que Hayek a sans cesse combattue, tant dans ses manifestations économiques que politiques. Il est d'ailleurs étroitement lié au socialisme, et ce n'est pas par hasard qu'a pu naître un mouvement politique baptisé "national-socialisme". Apparemment aux antipodes du socialisme marxiste, il lui est en fait, selon Hayek, étroitement lié. Tel est le danger contre lequel il veut mettre en garde ses amis socialistes et sociaux-démocrates. Deux systèmes politiques génèrent des manifestations semblables, qu'Orwell décrivait dans un roman publié la même année que le livre de Hayek. Or cela n'est pas une aberration historique, mais découle de racines intellectuelles communes aux deux systèmes. Tel est le message central, aussi bien de la Route de la servitude que The Counter-Revolution of Science.

Social-démocratie et Etat providence

Peu de temps après la publication de La Route de la servitude, Hayek écrivait que le socialisme traditionnel n'avait pas survécu à sa mise en oeuvre concrète en Russie. ce rêve n'aura duré qu'un siècle, de 1848 à 1948. C'est, désormais, le "socialisme démocratique" ou la social-démocratie qui figure à l'agenda des intellectuels progressistes, que Hayek décrit comme des "commerçants professionnels de seconde main en idées". Or le danger est le même. L'expression de "social-démocratie" est d'ailleurs une aberration sémantique. La social-démocratie, l'Etat providence, ne peuvent mener à terme qu'au totalitarisme. L'origine intellectuelle et le but se confondent. Du principal théoricien de cette utopie, John Maynard Keynes, Hayek a écrit qu'il est un "rationaliste radical", et "immoraliste". Il s'agit de reconstruire rationnellement la société. Ce à quoi renvoie, en particulier, l'expression "justice sociale", dont Hayek finit par dire qu'on devrait tout simplement l'abolir. Il choisit d'ailleurs, comme sous-titre du deuxième volet de son Droit, législation et liberté : Le Mirage de la justice sociale. Toute tentative de modifier l'ordre spontané, fruit de la catallaxie, par une "redistribution" des revenus, une réorganisation de la production, des manipulations monétaires et toute autre mesure d'intervention gouvernementale dans l'économie, ne peut que mener à des distorsions, à l'inefficacité, et surtout, à la gestion au profit des groupes les plus forts et les mieux organisés, au premier rang desquels il place les syndicats. La volonté de "justice sociale" ne peut se traduire que par une législation discriminatoire, donc par la violation de la règle de droit, qui caractérise tous les totalitarismes, autoritaires ou démocratiques. Il n'est donc pas surprenant que Hayek consacre le dernier tiers de sa Constitution de la liberté à une étude de ce qu'il appelle "la liberté dans l'Etat providence", sous la forme d'un réquisitoire auquel ont manifestement emprunté les penseurs du reaganisme et du tatchérisme. On y trouve d'abord une attaque en règle contre une institution à laquelle l'Etat, avec la complicité des intellectuels keynésiens et sociaux-démocrates, a cédé une partie de son monopole de coercition : les syndicats. Hayek ne propose pas pour autant leur suppression, mais la suppression d'un monopole de représentation qui est une violation flagrante de la règle de droit. Le système de sécurité sociale, de son côté, a outrepassé sa fonction légitime de protection des faibles et des démunis pour devenir un moyen détourné de distribution des revenus. Il en est de même de l'impôt sur le revenu, dont Hayek propose qu'on abolisse la progressivité, qui constitue une autre violation de la règle de droit.

Conservatisme et anarcho-capitalisme

Hayek conclut la Constitution de la liberté par un texte intitulé "Pourquoi je ne suis pas un conservateur ?". Cela peut surprendre, à la lecture de ce qui précède. Conservatisme, socialisme et libéralisme sont pour Hayek les trois pôles de la pensée politique moderne. A son avis, les deux premiers sont beaucoup plus proches qu'on ne le pense, et son libéralisme est aussi éloigné de l'un que de l'autre. Comme les socialistes, les conservateurs croient à l'autorité et ne comprennent pas l'ordre spontané, le jeu des forces économiques. Ils acceptent la coercition si le but est considéré comme bon ; ils sont prêts à utiliser beaucoup de moyens pour imposer leurs fins, comme les socialistes. Ils sont, comme les socialistes, nationalistes. Ils craignent le changement, alors que les libéraux sont pour le progrès, sachant qu'on ne peut prédire à l'avance l'endroit où il nous mènera. L'ennui, c'est que même le mot "libéral" a été perverti, en particulier aux Etats-Unis où il est utilisé pour caractériser en fait les sociaux-démocrates. Par ailleurs Hayek n'aime pas le mot "libertarien" et ses connotations anarchistes. L'anarchisme est pour lui une variante du totalitarisme. Et contrairement aux anarchistes et anarcho-capitalistes, Hayek donne une place centrale à l'Etat dans son système. Quoique limité par la règle de droit, l'Etat n'en dispose pas moins du monopole de la coercition. C'est lui, d'une certaine manière, qui encadre l'ordre spontané, la catallaxie qui nécessite un cadre juridique. La police, l'armée et la justice privées prônées par David Friedman et les anarcho-capitalistes sont donc inconcevables pour Hayek. Il admet aussi que l'Etat intervienne dans tous les autres domaines, dont celui de l'économie, à condition qu'il ne dispose nulle part du monopole, y compris dans un domaine comme celui de l'émission de la monnaie. A la recherche d'une étiquette pour se caractériser lui-même, Hayek la trouve finalement dans le vieil héritage libéral qui est né avec la Glorieuse Révolution anglaise :

Plus j'en apprends sur l'évolution des idées dans lesquelles je crois, plus je m'aperçois que je suis simplement un Vieux Whig non repentant - avec accent sur le "Vieux".

Conclusion

L'ennui pour Hayek, c'est que les deux systèmes qu'il condamne, outre le socialisme, ceux des conservateurs et des anarcho-capitalistes, s'appuient aujourd'hui sur ses idées, du moins sur certaines d'entre elles. Les autres, celles qui concernent l'organisation idéale de la société libre, relèvent, de l'aveu même de Hayek, de l'utopie. Dès 1936, dans un article consacré à un problème économique très technique, il écrivait qu'on pourra l'accuser de s'appuyer sur un idéal utopique de laissez-faire, politiquement irréalisable, ajoutant : "Toutefois, je crois que c'est la tâche de l'économiste académique que de représenter les prétentions de la raison sans se demander si cela aura quelque effet dans un futur prochain". Si l'utopie hayékienne est irréalisable, les étapes proposées pour y arriver sont, quant à elles, réalisables. C'est le programme actuel de la plupart des partis libéraux et de certains gouvernements. Les mesures mises en oeuvre conduisent effectivement au démantèlement de ce qu'on appelle "l'Etat providence", ce qui se traduit par l'affaiblissement des syndicats, la privatisation et la déréglementation. Ces mesures, pour le moment, appauvrissent les plus démunis et enrichissent les riches. Parmi ces derniers, elles enrichissent en particulier des rentiers qui n'investissent pas productivmeent leurs revenus. Est-ce la voie nécessaire pour arriver à plus d'efficacité, plus de richesse et plus de liberté ? Nous ne le croyons pas.

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En 1944, lisant La Route de la servitude pendant son voyage vers Bretton Woods, Keynes écrivit à Hayek qu'il était, sur le fond, moralement et philosophiquement d'accord avec lui. Comment peut-on, en effet, accepter le totalitarisme et la coercition, comment peut-on combattre la liberté ? C'est sur les moyens d'éviter cette fin que Keynes exprima très fermement son désaccord. Terminant sa lettre en disant craindre les conséquences dangereuses de la mise en oeuvre de l'"agenda économique" de Hayek, il écrivait : "Un des plus grands risques que vous courez, c'est l'échec pratique probable de l'application d'une forme passablement extrémiste de votre philosophie aux Etats-Unis." Il est possible, encore une fois, que Keynes ait eu raison contre Hayek.

Il faut lire Hayek, qu'on soit ou non d'accord avec ses propos. A cause de l'importance et de l'influence de sa pensée d'abord. Mais aussi parce que cela constitue en soi une expérience intellectuelle enrichissante. Quel que soit le degré de notre désaccord avec une pensée qui, à plus d'un égard, heurte certaines de nos convictions les plus profondes, on doit reconnaître à Hayek une grande rigueur, une immense érudition et une honnêteté intellectuelle peu commune. Il est rare, en effet, de voir un auteur s'appliquer aussi systématiquement que lui à retracer toutes les expressions précédentes des idées qu'il émet, à chercher constamment à montrer qu'il n'est pas le premier à avoir avancé telle ou telle proposition. Friedrich Hayek applique ainsi à lui-même la règle de l'humilité de la raison. C'est peut-être là l'enseignement le plus utile de son oeuvre.

Gilles dostaler
Professeur au département de sciences économiques de l'Université du Québec à Montréal


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