Ludwig von Mises:Du caractère atavique de quelques idées économiques

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Ludwig von Mises
1881-1973
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Auteur minarchiste
Citations
« Le marxisme et le national-socialisme ont en commun leur opposition au libéralisme et le rejet de l'ordre social et du régime capitaliste. Les deux visent un régime socialiste. »
« Les gens qui se battent pour la libre entreprise ne défendent pas les intérêts de ceux qui se trouvent aujourd'hui être riches. »
« À la base de toutes les doctrines totalitaires se trouve la croyance que les gouvernants sont plus sages et d'un esprit plus élevé que leurs sujets, qu'ils savent donc mieux qu'eux ce qui leur est profitable. »
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Ludwig von Mises:Du caractère atavique de quelques idées économiques
Du caractère atavique de quelques idées économiques


Anonyme


Texte publié initialement dans Les Fondements philosophiques des systèmes économiques, essais en l'honneur du 70ème anniversaire de Jacques Rueff, Payot (1967), pp. 317-319, republié dans Economic freedom and interventionism (1980). Ce recueil est disponible (en anglais) sur le site du Ludwig von Mises Institute.

[Note d'Hervé de Quengo : "Mises: An Annotated Bibliography" de Bettina Bien Greaves et Robert W. McGee, ainsi que l'anthologie "Economic Freedom and Interventionism" (éditée par Bettina Bien Greaves), qui le reprend, indiquent que ce texte a été publié pour la première fois en français. Le texte français précise qu'il est est traduit de l'anglais, sans toutefois donner le nom du traducteur. Le titre original est : "On Some Atavistic Economic Ideas".]

La signification sociale et économique des institutions peut changer au cours de l'histoire sans que leur définition et leur caractère légal se modifient parallèlement. Chaque fois qu'il en est ainsi, de sérieux malentendus apparaissent ; ils faussent non seulement le raisonnement des masses mais aussi celui des économistes et des hommes politiques.

Nous allons traiter de deux exemples particulièrement frappants.

I

Les réformateurs et les révolutionnaires des temps précapitalistes avaient pour objectif une transformation radicale de la propriété foncière. Pour eux, Dieu avait donné la terre à tous les hommes. Celui qui possédait plus qu'il n'était nécessaire à l'entretien de sa famille privait les autres de ce qui leur était dû. La loi naturelle n'autorisait personne à conserver plus que sa part légitime. Pour établir un ordre social équitable, il convenait donc de confisquer les terres, puis de les redistribuer en parts égales à tous les chefs de famille. les inégalités les plus criantes des conditions économiques et sociales disparaîtraient à ce prix. la pauvreté aussi ; tous les hommes seraient égaux.

Ainsi se présentait encore, au XXe siècle, le programme des Socialistes révolutionnaires qui constituaient le parti le plus populaire de la Russie Impériale et des premières années de la dictature de Lénine. Nombre d'hommes politiques d'Amérique latine et de certaines nations du Vieux Monde continuent de soutenir le même programme avec enthousiasme ; ils rencontrent appui et sympathie aux États-Unis et dans d'autres Pays Occidentaux.

On conçoit facilement que pareil programme soit né en milieu féodal. L'inégalité de répartition de la terre entre les habitants d'un pays était la conséquence des institutions politiques et militaires à travers lesquelles s'exerçait l'activité gouvernementale sous la féodalité et les régimes du même type. Un système de castes rigides assignait à chacun une place définie dans la hiérarchie sociale et une fonction précise dans l'organisation économique. L'individu naissait et mourait au rang et dans la situation qu'il avait hérités de ses ancêtres. Le vilain, déplorant sa pauvreté et son servage, ne pouvait apercevoir aucune amélioration hors la confiscation des terres suivie d'une équitable redistribution.

Dans les conditions d'une société fondée sur le marché capitaliste, pareil programme de réforme agraire n'a plus aucune signification.

Dans une économie de marché, ce sont les consommateurs qui décident tous les jours qui doit détenir les moyens de production et combien chacun doit posséder. En achetant, ou en s'abstenant d'acheter, ils affectent les facteurs matériels de la production à ceux qui savent les utiliser au mieux et au meilleur prix pour la satisfaction de leurs besoins les plus urgents. La propriété foncière dans une économie de marché traduit la souveraineté du consommateur. Les propriétaires sont ses mandataires ; tout se passe comme s'ils étaient obligés d'employer leurs propriétés aux buts fixés par celui-ci, comme s'ils tenaient leurs terres de la confiance du peuple. Lorsqu'ils échouent à cet égard, ils subissent des pertes. Ils sont alors forcés de modifier leur gestion, sinon ils finissent par se ruiner. D'autres, sachant mieux servir le consommateur, les remplacent.

Dans une économie de marché, la propriété de la terre, comme celle de tous les biens de production, ne constitue un actif que pour ceux qui l'utilisent au mieux pour la satisfaction du consommateur. la conception qui inspirait la prétendue réforme agraire n'a donc aucune signification dans une économie de marché. Une répartition plus ou moins égal du sol entre la population agricole ne constitue donc, dans les conditions actuelles de gestion de l'entreprise agricole, qu'un moyen d'accorder, aux dépens de l'immense majorité des consommateurs, un privilège à un groupe de producteurs moins efficaces. le jeu du marché tend à éliminer tous ceux dont le coût de production est supérieur au coût marginal nécessaire à assurer le volume d'offre de produits agricoles que les consommateurs sont disposés à acheter. Ainsi le marché détermine-t-il non seulement la dimension des entreprises et les méthodes de production, mais encore les terres à cultiver et celles à laisser en friche.

II

La popularité des interventions gouvernementales en faveur des débiteurs et à l'encontre des créanciers apporte un autre exemple de la survivance de conceptions réformistes héritées du passé.

Lorsqu'il y a plus de deux mille cinq cents Solon à Athènes, puis, quatre cents ans plus tard, les Gracques à Rome, adoptèrent pareilles mesures, ils étaient en droit de penser que leur politique favoriserait les pauvres aux dépens des riches. Avant le XIXe siècle, en effet, seuls les gens aisés étaient en mesure de prêter de l'argent et de jouir de son intérêt. mais le capitalisme a, là aussi, changé les conditions de fait. Dans l'état actuel du crédit, les classes riches sont plus souvent débitrices que créditrices. Leur fortune se compose d'immeubles hypothéqués, d'entreprises endettées à l'égard des banques et des compagnies d'assurance, d'actions de sociétés ayant émis des obligations. le citoyen moyen, à l'opposé, fait souvent figure de créancier s'il a souscrit des polices d'assurances, des bons du Trésor ou des obligations, s'il a un compte d'épargne ou des dépôts en banque, s'il a droit à une retraite ou à une pension.

Le plus spectaculaire contresens dans l'interprétation de la signification économique des relations débiteurs-créditeurs actuelles nous a été fourni par le programme du Parti National Socialiste Allemand. Leur expert économique, Gottfried Feder, est l'auteur du slogan "Brechnung der Zinsknechtschaft" que l'on peut approximativement traduire par "destruction de l'esclavage économique". La formule constituera le point 11 du programme "inaltérable" du Parti pour "l'abolition de tout revenu acquis sans peine ni travail." Sa popularité fut irrésistible en Allemagne au cours des années Vingt et au début des années Trente. En vain, certains économistes en firent-ils la critique. L'un des rares journaux qui tenta de s'opposer à la marche des nazis vers le pouvoir publia une fois le titre suivant "lecteur moyen, sais-tu que tu es un créancier ?". Les électeurs allemands, qui votèrent pratiquement tous pour Hitler, l'ignoraient sans doute.

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Il en est de même des citoyens d'autres pays. Les gouvernements ne peuvent s'engager dans des politiques inflationnistes qu'ils baptisent "impasse budgétaire" ("deficit spending") ou "argent facile" ("easy money") que parce qu'ils ne rencontrent aucune opposition de la part des masses qui s'efforcent de garantir leur vieillesse et l'avenir de leurs enfants et pourtant, de la sorte ils les spolient. Malgré toutes les expériences désagréables que leur ont apportées les politiques monétaires du passé, les électeurs considèrent avec indifférence l'effort consenti pour le maintien d'une monnaie saine.

la plus éminente vertu de l'étalon-or résidé, précisément, en ce qu'il rend le pouvoir d'achat de la monnaie indépendant des ambitions et des manipulations des partis politiques et des groupes de pression. Ainsi empêche-t-il toute politique d'inflation et protège-t-il, du même coup, l'épargne du citoyen ordinaire. Cela, hélas, des millions d'Américains qui possèdent des milliards de dollars sous forme d'épargne, titres et polices d'assurances, continuent à l'ignorer. Ainsi, les impasses budgétaires et la politique d'argent facile du Gouvernement américain ne rencontrent-elles aucune opposition du fait des partis qui dominent la vie politique de la Nation.

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